vendredi 14 mai 2010

Jan Lauwers Needcompany - La Maison des Cerfs (Théâtre de laVille - 10 Mai 2010)

La dernière fois que j'ai vu la Needcompany, c'était pour La Chambre d'Isabella. Je ne sais pas si c'était déjà à l'époque le premier épisode d'une trilogie, ou si cette idée est venue plus tard, peut-être avec le deuxième, que je n'ai pas vu, "Le Bazar du homard". En tous cas voici le dernier volet de "Sad Face | Happy Face", une trilogie de l'humanité. Ouais, rien que ça.

Cette pièce est basée sur un événement réel : le frère d'une des danseuses de la compagnie est un photographe de guerre qui s'est fait assassiner au Kosovo. A partir de là, c'est un enchevêtrement de faits réels plus ou moins décalés, de mise en scène d'une pièce de théâtre en train de se construire, et de mythes revisités. Le premier acte est comme un prologue qui se passe dans les coulisses d'un théâtre, où la danseuse rentre du Kosovo, où elle n'a pas bien su reconnaitre le cadavre de son frère, et a récupéré un journal où il décrit ses photos, et des indices sur ses derniers jours (journal qu'on nous précise être fictif).
Tout le reste se passe dans la "Maison des Cerfs", un refuge dans un pays en guerre pour une famille recomposée et quelques étrangers de passage prolongé, un lieu incertain, une métaphore peut-être du cerveau d'un écrivain, qui tente vainement de se protéger de la fureur du monde. Je ne suis pas sur que tous les morceaux s'emboîtent correctement, dans le puzzle de leurs relations, déjà mises à mal par d'anciens meurtres plus ou moins accidentels, et exacerbées par la pression de la guerre au dehors et de la nécessité de survivre ensemble dans cet îlot qu'ils espèrent épargné.

Il y a toujours ce mélange d'éléments, pour une expérience de théâtre élargie à la danse, aux arts plastiques, à la chanson parfois. Mais la couleur générale est très sombre. Les morts se succèdent, même s'ils se relèvent souvent et continuent de discuter avec les pas encore morts. Et de nombreuses scènes confrontent les spectateurs avec l'obscène, particulièrement lors de longs hurlements individuels ou collectifs à la découverte d'un cadavre, séquences éprouvantes.
Dans "La Chambre d'Isabella" déjà il y avait cette question du bonheur à fabriquer malgré les malheurs du monde et de la vie, mais la force vitale de l'actrice Viviane De Muynck emportait tout. Ici, c'est plus Grace Ellen Barkey qui joue le premier rôle, un personnage de handicapée mentale qui s'occupe de l'élevage des cerfs, et elle ne possède pas la même force. On s'englue du coup plus dans le sordide (le déshabillage d'une japonaise évanouie), dans l'atroce (le cadavre d'un enfant suicidé transporté dans une valise), ou dans l'anecdotique.

Outre ce climat où règne Thanatos (Eros n'est guère convoqué que lors du prologue, où les acteurs s'échauffent en mimant des actes pornographiques, ce qui fera fuir, avec raison, quelques familles avec enfants qui n'avaient rien à apprendre ici), la pièce pâtit de certaines contre-performances, dont je n'arrive pas à déterminer si elles sont volontaires, particulièrement de Eléonore Valère, qui joue le rôle de Tijen Lawton, la soeur du photographe, et qui lache son texte avec une froideur distante qui coupe toute émotion, alors qu'elle rayonne dès qu'elle se met à danser.

La fin a du être compliquée à trouver. Il y a un récitatif laborieux pour expliquer comment Grace a sauvé les cerfs d'une tempête de glace, puis une conclusion chantée et dansée où la troupe semble retrouver de l'énergie positive, mais d'une manière incohérente par rapport à tout le reste de la pièce, ce qui fait qu'elle sonne faux.

Restent le dialogue entre les formes artistiques conjuguées, entre les vivants et les morts, entre le réel l'imaginé et le représenté théâtral, mais tout cela la Needcompany l'avait déjà mieux fait avant ailleurs. Ca n'empêche qu'il s'agit d'une troupe au travail exceptionnel, que j'espère revoir dans des sujets plus enthousiasmants.

Ailleurs : BelelleThéâtre, Libération

3 commentaires:

Raphaëlle a dit…

Coucou
Pour l'actrice qui joue la soeur du photographe, c'est une remplaçante. À mon avis, la "froideur "est loin d'être voulue...
Belle évocation un peu plus mesurée que la mienne, à raison sans doute.
Raph

bladsurb a dit…

Euh, t'es qui toi ? :-)
(ton "profil" blogger est privé, et j'aimerai pouvoir lire et lier ton billet sur ce spectacle :-) ! Tu peux en indiquer le lien stp ?)

Pour le "remplaçante", je ne sais pas. Les indices, par exemple dans le dossier de la pièce sur le site de la Needcompany, ne sont pas bien clairs. Mon hypothèse était que Léo "incarne" Tijen depuis le début de ce spectacle, parce que le rôle n'était pas jouable par Tijen, le spectacle étant beaucoup trop proche d'elle ; ça aurait été encore plus obscène de la forcer à revivre à chaque représentation la découverte du cadavre de son frère ! Mais comme je le dis, c'est pas clair.
En tous cas, c'est le premier spectacle de la Needcompany auquel Léo participe, et elle a une formation de danseuse, ça peut aussi expliquer sa difficulté avec l'aspect théâtre.

Raphaëlle a dit…

Désolée, j'ai pas fait gaffe, chuis Belette. Merci pour le lien d'ailleurs :-)

Oui oui oui Léo est bien plus douée comme danseuse que comme comédienne, et je n'avais pas pensé à Tijen.