dimanche 24 mars 2024

EIC - Ombres et lumières (Cité de la Musique - 21 Mars 2024)

Kaija Saariaho - Couleurs du vent

Pièce de 9 minutes pour flûte solo, on y sent passer le souffle de la vie, dans une respiration parfois anxieuse, mais en quête de lumières.Une improvisation écrite en quelques jours dans un climat d'émotions intenses, dit Saariaho dans le livret. Et ça transparaît bien. Emmanuelle Ophèle excelle, as usual.

Michaël Levinas - Les Voix ébranlées / Prière d'insérer

Mais d'où sortent ces sons ? Levinas explique organiser "les voix ébranlées" en une passacaille, puis un choral, où la passacaille reste en arrière-fond. Le climat est très étonnant, où on ressent cette forme très classique, mais totalement déguisée par une altération des échelles et des spectres, pour donner quelque-chose de flottant, d'étrangement familier mais énigmatique et fantomatique, bref, c'est assez captivant.

"Prière d'insérer" est un postlude apaisant qui ressemble à une berceuse, un peu plat en comparaison.

Kaija Saariaho -Semafor

Saariaho change sa façon d'écrire pour cette pièce. Moins de glissandi et d'envols, plus d'ostinatos percussifs et de progressions à marche forcée. Le résultat ne me convainc guère, on perd en poésie onirique sans gagner grand-chose en échange.

Frédéric Durieux - Theater of Shadows II

En création mondiale , cette oeuvre de 15 minutes fait son effet ! Volontiers spectaculaire, pleine de bruits et de fureurs, mais soigneusement contrôlée par la cheffe Marzena Diakun, elle fait défiler de nombreux épisodes, au gré d'un instrumentarium très diversifié (dont des tuyaux - mais l'EIC a l'habitude ...). J'aurais aimé être en meilleure forme pour en apprécier encore davantage les charmes bigarrés et puissants.

ombres et lumières

Ailleurs : Jérémie Bigorie

 

lundi 4 mars 2024

Les Ballets russes, avec films (Philharmonie de Paris - 28 Février 2024)

Pour raviver l'idée somme toute assez classique de jouer en suivant les trois ballets russes de Stravinski, il fut décidé de les accompagner par des films projetés au-dessus de l'orchestre. Le résultat n'est pas totalement convaincant, sans doute à cause des films choisis, qui tentent d'attirer l'attention vers eux au détriment de l'attention portée à la musique.

L'Oiseau de feu / Rebecca Zlotowski

"Constellations" de Zlotowski est en fait un remix de son film "Planetarium", où brillent en 4K les visages magnifiques de Natalie Portman et Lili-Rose Depp, dans une histoire de séduction, de magie, et de cinéma. Le rapport avec"L'Oiseau de feu", que l'Orchestre de Paris nous offre  dans de splendides couleurs et transparences, est circonstanciel et anecdotique. L'embrasement orchestral final, par exemple, n'a pas d'équivalent cinématographique : visuellement on reste dans la continuité, et scénaristiquement parlant, on ne comprend pas suffisamment les enjeux entre les personnages pour que les retrouvailles des deux héroïnes puisse nous bouleverser à la hauteur de la musique.

Petrouchka / Bertrand Mandico

Je suis surpris, et content, de finalement connaître aussi bien cette oeuvre, à en anticiper les rebonds et les brusques tournants. Le film : "La divergence des images", avec Nathalie Richard, propose sur deux écrans une histoire de défilé de mode fétichiste dans un sous-sol blafard, avec des relents d'abus divers ; mais la pire idée est d'ajouter des sous-titres, et là c'est le drame : écouter la musique ou lire les sous-titres (assez petits de mon rang dans les hauteurs) il faut choisir. Et comme l'image est fascinante par nature, elle gagne souvent, sans malheureusement ajouter grand-chose.

Le Sacre du printemps / Evangelina Kranioti

Pour la musique, Klaus Mäkelä conduit l'Orchestre de Paris avec toute la fougue de sa jeunesse (pas encore 30 ans), et c'est très bien. Le film quant à lui mélange plusieurs matériaux : des images élémentales, glace, feu, jungle, sans aucun doute ce qui fonctionne le mieux ; des images plus sociologiques, portraits ou foules, dont un impressionnant groupe d'enfants masqués en Hulk grimaçant, brandissant des poupons cloutés sur des perches ; et enfin, une sorte d'histoire de SDF découvrant les pouvoirs magiques d'un masque de carnaval (enfin, c'est ce que j'en ai compris).

A chaque fois que ces films tentent de raconter une histoire, elle entre en conflit avec l'histoire racontée par la musique, par d'autres moyens, qui obligent à devoir choisir quelle histoire on veut tenter de suivre. Des images sans narration, plus dans l'instant et dans la sensation, auraient sans doute mieux convenu ; de fait, ce sont les passages les plus "Bill Viola" du dernier film qui étaient les plus compatibles avec une écoute attentive et simultanée de l'orchestre. Pour le reste, l'image est surtout venu gâcher le plaisir apporté par la musique.

stravinski et grand écran

Ailleurs : Patrick Jézéquel


samedi 2 mars 2024

Hommage à Kaija Saariaho (Philharmonie de Paris - 15 Février 2024)

Kaija Saariaho - Aile du songe, pour flûte et orchestre de chambre

C'est ce soir la création française de cette version pour orchestre de chambre, et c'est l'EIC qui s'y colle, dirigé par Aliisa Neige Barrière, qui est la fille de Kaija Saariaho. J'aime beaucoup cette version, où on retrouve les couleurs rêveuses et les mystères vaporeux propres à Saariaho, avec l'élégance et la précision de l'EIC, au-dessus desquels plane et tournoie dans les airs Sophie Cherrier, impeccable comme d'habitude. 

Je ne sais si les tempi très ralentis (on passe de 18 minutes à près de 30 !) sont liés à cette version, ou au choix de la cheffe. Cela perturbe mes voisins qui tentaient de se repérer dans l’œuvre au temps passé, mais je valide, surtout pour "Aérienne" qui devient plus onirique ("Terrestre" aurait pu être plus tendu).

Jean Sibelius - Les Océanides

Place à l'Orchestre de Paris, et à Esa-Pekka Salonen. "Océanides", dit le livret, c'est comme la Mer de Debussy, mais dans un langage romantique tardif tonal ; autrement dit en version chiante. Je zappe.

Kaija Saariaho - Notes on Light, pour violoncelle et orchestre

Je n'accroche pas, ce soir. De ma place, l'orchestre est trop présent par rapport au violoncelliste, le dédicataire et fidèle Anssi Karttunen. Et pour résumer mon impression : tout est pesant, rien ne frémit.

Magnus Lindberg - Kraft

J'ai souvent entendu parler de cette oeuvre, sans comprendre pourquoi elle était si souvent évoquée, l'écoute sur disque me donnant le sentiment d'un truc assez bruyant et plutôt confus, comme tant d'autres.

Mais c'est une pièce qu'il faut vivre en concert, où cela devient une expérience autrement marquante ! Les musiciens qui changent de places et d'instruments, le charivari plus ou moins contrôlé, les soli qui parfois se superposent et se confrontent, les effets de spatialisation (purement orchestraux ou aidés par l'IRCAM), l'énergie qui pulse et déborde, on rejoint les meilleurs moments de Xenakis ou de Varèse ! Le livret cite le compositeur : "Seul l’extrême est intéressant, l'hypercomplexe combiné avec le primitif" ; on sent bien la tension entre ces deux pôles. Un grand et jouissif moment, que ni le CD ni même la vidéo ne peuvent retranscrire correctement.

Ailleurs : Olivier Brunel, Patrick Jézéquel. Le concert est disponible en vidéo pendant 6 mois.