mercredi 22 mai 2013

Duo d'Elises (Le Triton - 17 Mai 2013)

C'est une offre spéciale qui m'a décidé à aller à ce concert, et c'était une excellente idée !
Deux femmes sur scènes, toutes deux prénommées Elise, d'où le nom, l'une avec une flûte, puis une guitare, l'autre avec une contrebasse, et toutes deux chanteuses, et c'est parti pour un grand et unique set d'improvisation totale.
Je connaissais un peu Elise Caron, l'ayant vue il y a trois ans dans "La voix est libre", dans son duo avec Edward Perraud qui m'avait plus impressionné que plu. Je n'avais jamais entendu parler d'Elise Dabrowski, chanteuse contrebassiste et improvisatrice, ce qui la place automatiquement dans le même territoire que Joëlle Léandre. A la différence que Dabrowski est une vraie chanteuse lyrique mezzo soprano.

duo d'élises au triton

Cela commence par un duo flûte - contrebasse, avec du coup beaucoup d'espace entre le grave de l'une et l'aigu de l'autre, que la voix ne fait qu'accentuer, les premiers morceaux sont plutôt tendres et poétiques, complices et émouvants. Caron chante comme une vieille dame ou comme une petite enfant, récite (ou invente ?) des poèmes sur un monde reconstruit chaque matin, Dabrowski répond avec une assurance vocale qui donne quelques frissons à cette courte distance, et alterne entre l'archet et les doigts pour faire chanter, grincer, vibrer, gronder, s'envoler sa contrebasse.
A un moment, Caron abandonne la flûte pour une guitare sèche, apparemment sur l'insistance de Dabrowski. Elle l'accorde lentement en roulant des yeux, puis y lance une petite comptine. Les choses deviennent plus légères et joyeuses, et cela termine dans des éclats de rire, les deux Elises croisant leurs délires absurdes et plus ou moins onomatopéïques, au milieu des rires du public ravi d'être là et conquis.

duo d'élises au triton duo d'élises au triton

Spotify : Edward Perraud, Elise Caron – Bitter Sweets

Paceo Bender Lutz (Péniche Anako - 16 Mai 2013)

Pour la dernière résidence mensuelle de l'année, Anne Paceo a invité sur la péniche Anako deux des compagnons de son groupe ".zip", qui sans guitare devient un trio à saxophone. Pour une fois, à coté du joliment agile saxophoniste Maxime Bender et du un peu timide contrebassiste Oliver Lutz, Anne Paceo prend une place très importante, avec un jeu beaucoup plus dense que ce que j'ai eu l'habitude de l'entendre pratiquer ces dernières années, parsemé de nombreux et roboratifs solos.
Au programme, essentiellement des standards, plus ou moins vieux (on s'aventure jusqu'à Coltrane ou Davis). Et ils ne proposent pas de relecture suffisamment surprenante pour me captiver vraiment. J'apprécie leur musique, je prends grand plaisir à entendre Paceo donner tant d'énergie, mais je m'ennuie aussi un peu.
Jusqu'au dernier morceau de la première partie : Kenny Garrett, "Wayne's Thang". Le contrebassiste demande brièvement à Paceo de lui rappeler le thème. Et ils se lancent. Et c'est formidable de fougue, de naturel, de charme rebondissant et jouissif, j'en danse sur ma chaise ! Bender y joue volubil au soprano, Lutz balance une pulsion fracassante, et Paceo navigue entre plusieurs rythmes avec une aisance libératoire. Vers la fin, ils s'amusent comme des petits fous dans des stop/start répétés. Quel morceau, et quelle belle interprétation ! Ce petit miracle de bonheur ne sera pas égalé dans la deuxième partie.

anne paceo invite

Spotify: Kenny Garrett – Triology ; Maxime Bender 4tet – Follow the eye ; Anne Paceo – Yôkaï

vendredi 17 mai 2013

Messiaen et autres - En temps de guerre (Cité de la Musique - 13 Mai 2013)

Le sommet du concert, c'est bien sur le Quatuor pour la fin du Temps, en deuxième partie. Avant, on a droit à une série d'oeuvres écrites par des compositeurs français pendant la deuxième guerre mondiale, qui se révèlent toutes plutôt anecdotiques je trouve.

André Jolivet - Nocturne

Pour violoncelle, surtout, et piano, qui l'accompagne un peu à la façon d'un lied. La pièce fort romantique d'essence, est encore assombrie par la sonorité  un peu lourdement triste de Henri Demarquette.

Daniel-Lesur - Deux Noëls

Pour piano. Aucun souvenir.

Michel Portal - Comme un souvenir

Le livret indique juste le titre de cette oeuvre, "pour clarinette". Je la trouve fort peu structurée, jolie mais sans m'emporter. L'explication vient trop tard en début de deuxième partie : il s'agissait d'une improvisation à partir des souvenirs que Michel Portal (né en 1935) a des mélodies de cette enfance. L'avoir su préalablement aurait guidé mon écoute. C'est dommage.

Charles Koechlin - Les Chants de Kervéléan

Pour piano. Aucun souvenir.

Marcel Mihalovici - Sonate op. 50

Pour violon et violoncelle. Première occasion d'admirer le jeu d'Akiko Suwanai. La pièce n'est pas désagréable, mais là encore, une semaine plus tard (dans une période bien chargée en autres concerts certes), aucun souvenir.

Olivier Messiaen - Quatuor pour la fin du Temps

En préambule, François Henrot, fils d'un détenu du stalag où Messiaen écrivit la partition, raconte la création de l'oeuvre. Discours bref, qu'on sent maintes fois répété, comme calibré pour des sorties scolaires. Puis l'un des musiciens précise qu'il faudra s'abstenir d'applaudir entre les mouvements, malgré leurs sorties et retours. Et enfin la musique commence.
Et quelle musique ! Servie par quels musiciens !
Il y a l'entente fusionnelle entre le violoncelle de Henri Demarquette et le violon d'Akiko Suwanai (dans "la Liturgie de cristal", leurs tessitures se croisent, et c'est la que je prends conscience que c'est sans doute la première fois que je vois cette pièce en concert, tant il me semble en découvrir de détails et en redécouvrir des beautés), pourtant fort différents (Demarquette marquant plus l'émotion d'un vibrato très expressif ; Suwanai restant dans une pureté sonore presque froide, dans une parfaite lumière), mais leurs duos me bouleversent. Le livret précise que Michel Dalberto joue sur une piano C. Bechstein. Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une simple clause publicitaire, mais bien le signe d'une rencontre entre un artiste et l'instrument qui lui permet au mieux de s'exprimer (comme Bojan Z et les Fazioli) : il en maîtrise les lents crescendos, qui virent presque au métallique par moments, et propose une vision bien en puissance de ces pages. Et finalement, celui qui m'emporte le moins, peut-être parce qu'il est trop libre par rapport aux interprétations dont j'ai l'habitude, c'est Michel Portal, dont "l'Abïme des Oiseaux" en particulier me déconcerte (pourtant les indications de Messiaen sont "lent, expressif et triste", c'était respecté - peut-être un son où il me manquait un peu de chair, je ne sais pas).

Même les passages les plus lents et longs qui en disque parfois me lassent, en particulier les deux louanges, "infiniment lent" et "extrêmement lent", passent comme des miracles de temps suspendu à l'intensité sublimée (au-delà, c'est du silence) ; quant aux passages furieux, Dalberto y met une énergie et une précision dévastatrices.

pour la fin du temps


Marilyn Crispell, Gerry Hemingway (Jazz@Home, 12 Mai 2013)

Dans le Jazz d'avant-garde, certains noms sont mythiques. Par exemple le Anthony Braxton Quartet, où l'accompagnaient Marilyn Crispell, Gerry Hemingway, et Mark Dresser. Voilà que la pianiste et le batteur proposent une tournée européenne en ce mois de Mai 2013, après un CD Affinities paru en 2011. Il s'avère qu'aucune salle ou institution n'a cru intéressant de les inviter à Paris (sur leur planning ces jours restent "open", entre Le Mans et Arles) ! Du coup, une petite organisation tournée vers l'improvisation libre, Jazz@Home, les reçoit, pour une de ses sessions du coup les plus remplies ! On s'installe on se pousse on s'incruste dans le salon d'un appartement particulier, autour d'un piano droit, d'un set de batterie minimal, augmenté de gadgets percussifs, et finalement le concert commence, filmé et enregistré pour un documentaire.

crispell hemingway

J'avais déjà vu Marilyn Crispell en solo. Je retrouve les cavalcades en mains conjointes ou opposées, où l'exubérance d'une joie violente me fait penser à Cecil Taylor, et les séquences plus "musique classique", avec des mélodies délicatement ciselées. L'avantage du duo, c'est que dès qu'elle menace de s'enfermer dans une séquence qui tourne en rond, son compagnon lui propose une porte de sortie, pour arrêter le morceau ou pour passer à autre chose.
Gerry Hemingway, je l'avais aussi déjà vu, en Quartet, et alors sans avoir pris conscience de qui il était. Son jeu est ici plus directement rythmique, guidant l'énergie de la pianiste, mais s'échappe vers la poésie sonore quand l'occasion se présente, avec une maîtrise incroyable des tensions des peaux qui lui permet de dessiner des sortes de mélodies ; le plus beau moment sera un solo où il joue avec de petites cymbales placées sur les fûts, qui enfoncées plus ou moins résonnent à des hauteurs et durées différentes. C'est magique, cpativant, à donner des frissons.

En bis, ils sont rejoints par le violoncelliste Didier Petit.

crispell hemingway

Spotify: Leur duo Crispell Hemingway - Affinities, un extraordinaire duo Braxton Hemingway - Old Dogs, un concert solo de Marilyn Crispell - Live at Yoshi's (1995).

Sylvain Cathala Trio (Le Triton - 11 Mai 2013)

C'est suite à une critique élogieuse de leur dernier CD sur Sunship que j'ai décidé d'aller voir ce trio en concert. Excellente idée ! Sylvain Cathala fait la présentation des morceaux (expliquant par exemple que dans "Cycle and Flow", plusieurs titres viennent de noms de diamants, en référence au premier nom du trio, "Rolex", qu'ils n'ont plus pu porter à partir d'un certain moment ...), mais quand la musique commence, j'ai de la peine à l'écouter, tant mon attention se focalise sur ses comparses. Le batteur Christophe Lavergne balance des rythmes acérés, secs et coupants, aux multiples arêtes, qui dans les solos se transforment en décharges électriques, vibrant ici d'un fut à l'autre, se perdant là dans les cymbales. Mais la plus grande découverte est celle de la contrebassiste Sarah Murcia, une originalité dans les lignes mélodiques (est-ce du à sa maîtrise des quarts de ton ?), une assurance dans la tenue rythmique (et ce malgré un problème d'assise - son tabouret glisse sur le sol jusqu'à ce quelqu'un pense à le coincer par un lourd ampli ...), une poésie dans les solos (tel celui où elle alterne de lourdes résonances dans les graves et les pépiements des cordes près des clés tout en haut), elle m'émerveille tout au long des deux sets.
D'ailleurs je ne suis pas le seul, ses comparses aussi se retournent vers elle heureux.

sylvain cathala trio sylvain cathala trio sylvain cathala trio

Au second set, j'entends plus le saxophone de Sylvain Cathala, qui dans des compositions très portées par le rythme et ses mutations, mets plus d'intensité et de chaleur. Ce concert, donné dans une salle, vacances sans doute, peu pleine, est l'un des meilleurs de mon année de Jazz.

sylvain cathala trio

Spotify: Leur premier album Sylvain Cathala Trio - Moonless, et le petit dernier de Sarah Murcia en compagnie de Kamilya Jubran - Nhaoul'.

mercredi 15 mai 2013

Antoine Berjeaut - Waste Land (Atelier du Plateau - 9 Mai 2013)

C'est un projet original, et ambitieux, monté par le trompettiste Antoine Berjeaut, que je découvre à cette occasion. Ceux qui l'entourent, par contre, je les connais presque tous, et c'est une équipe de haut niveau. A la batterie, Fabrice Moreau, toujours peintre plus que chauffeur, qui vibre autour du rythme au lieu de s'appuyer dessus, même dans les passages les plus rapides ; c'est du coup au contrebassiste Stéphane Kerecki d'assurer la conduite et l'accroche terrestre, ce dont il s'acquitte avec son habituelle maestria imperturbable ; Jozef Dumoulin ajoute par son Fender Rhodes fortement augmenté d'électronique des couches de sons un peu gluants, un peu acides, quelque-chose qui sent le danger. Et donc, par-dessus, Antoine Berjeaut déploie de par ses compositions des paysages complexes, par des lignes de trompettes lumineuses et aériennes.
Mais cela se complique par l'arrivée, depuis l'étage, de leur "invité permanent" le chanteur Mike Ladd, qui récite ou clame une histoire que je suis bien incapable de suivre. Surtout qu'en parallèle, des planches mi montages photos mi bandes dessinées sont projetées sur le mur, qui racontent elles aussi une histoire (la même ? une complémentaire ? rien à voir ?) : celle d'un gamin qui suite à une mauvaise expérimentation de gaz de combat devient une sorte de super-vilain, invulnérable et au contact mortel, qui fait fortune pendant la prohibition aux USA avant d'émigrer dans l'Allemagne pré-nazie, pour devenir plus tard un "Staline noir".

waste land

A mi-chemin, un autre invité, celui-ci non permanent, déboule sur scène : Julien Lourau, au saxophone, qui apporte des couleurs d'ailleurs, entre nostalgie et exotisme.
La musique, où chaque musicien apporte son individualité, emporte vers on ne sait où, au flux des paroles exaltées de Ladd, des solos chtarbis de Dumoulin, plus rectilignes chez Berjeaut, plus poignants chez Lourau. Mais je n'ai rien compris à l'histoire qu'ils voulaient nous raconter.
Un disque a été enregistré, qui paraîtra à la rentrée je crois. On en reparlera surement, donc.

waste land

lundi 13 mai 2013

Gregory Maqoma - Exit/Exist (Théâtre des Abbesses - 2 Mai 2013)

Le chorégraphe et danseur Gregory Maqoma nous parle du guerrier Xhosa Maqoma. Sa danse garde les mêmes caractéristiques que lors du précédent spectacle Beautiful Me : verticalité du corps, les bras arrondis et les pieds tambourinants. La musique tient une grande place, et est très réussie ; il s'agit d'une composition de Giuliano Modarelli, qui joue de la guitare et est accompagné d'un quatuor de musiciens africains (sur instruments locaux).
La démarche de Maqoma expliquant la vie de son ancêtre est belle et profonde, mais comme souvent dans le cas de messages politiques venus de contextes que nous ne connaissons pas assez, elle ne nous touche pas vraiment.

gregory maqoma exit/exist

Spotify Giuliano Modarelli – Englobed un bel album plutôt orienté musique indienne !
Ailleurs : Danse avec la plume, Rue du théâtre, Théâtre du blog