dimanche, mai 25, 2008

Jean-Philippe Viret Trio (Les Disquaires - 24 Mai 2008)

Bonne occasion de retourner dans la petite salle les Disquaire : profiter du passage du trio de Jean-Philippe Viret, dont j'avais beaucoup apprécié le dernier opus L'indicible. Depuis, ils ont changé de batteur (Antoine Banville peut-être trop occupé par son nouveau projet Illinx, c'est désormais Fabrice Moreau, déjà vu à la clôture de La Fontaine) et de maison de disques (adieu Minium ex-Sketch bonjour Melisse nouveau label fondé par Edouard Ferlet), et entrent en studio la semaine prochaine pour enregistrer un nouveau disque qui sortira sans doute en septembre.
Ce sont les morceaux de ce futur CD qu'ils joueront ce soir, une sorte de répétition générale, qui leur permet d'en tester les structures et les limites.

jean-philippe viret trio aux disquaires
Le premier titre donne le ton général : "l'heure est grave" ; même si Viret explique qu'il ne faut pas le dire avec emphase, genre catastrophique et appel au secours, n'empêche : l'ambiance est bien à la gravité, au sérieux, à l'exigence.
L'entente entre Viret à la contrebasse et Ferlet au piano est prodigieuse : leurs lignes se complètent et se complexifient l'une l'autre, sur les plans rythmiques mélodiques et sans doute aussi harmoniques, et les superpositions créent de superbes polyphonies qui méritent bien le qualificatif de "orchestre à trois". Préférant généralement les tourbillons aux cavalcades, ce sont souvent des moments en spirale, des boucles décalées, des vortex, qui emmagasinent et redistribuent l'énergie.

jean-philippe viret trio aux disquairesA la batterie, le nouveau venu Moreau me semble parfois en faire trop ; trop de cymbales, souvent, qui n'apportent pas de contrepoint suffisamment marqué aux deux autres. Mais le moments magiques de fusion entre les trois restent nombreux ; ceux-ci sont plus importants que les solos, qui se fondent dans la trame des morceaux, au point que le public attendra systématiquement la fin des morceaux pour applaudir chaleureusement, et même quelques secondes de plus : là encore, l'aspect "orchestre à trois", et même orchestre symphonique, l'emporte.

les disquairesCette même musique sera jouée après la sortie du disque, au New Morning. Sans doute le public y sera-t-il plus nombreux : hier, nous étions moins de 20. Expérience rare ! Donc rappelez-vous de l'adresse : 6 rue des taillandiers ; il y a de la bonne musique, des places disponibles, et des prix imbattables.

vendredi, mai 23, 2008

4

La première année, j'en profitais pour expliquer le pourquoi du comment.
La deuxième année, cela me permettait de remplir un dyptique d'Akynou.
La troisième année, rien.
Cette année, un étonnement interrogatif : il y eut une époque où les visites étaient plus nombreuses sur les radios blogues (classique/jazz ou dark) que sur ce blogue lui-même. Ce n'est plus du tout le cas, elles sont désormais écoutées par moins de 50 personnes par mois. Sont-ce les playlists qui ne plaisent plus ? ou le principe même de radioblog qui est passé de mode ?

mardi, mai 20, 2008

Manoury Stravinski (Cité de la Musique - 19 Mai 2008)

Philippe Manoury - Fragments pour un portrait

30 musiciens, 38 minutes, gros morceau. Divisée en sept épisodes se répondant par échos, amplifications ou évocations, par conclusion ici d'un thème lancé là, cette oeuvre s'inspire, dit le compositeur dans le livret, de la manière dont certains peintres (Francis Bacon, Cézanne, Hokusaï ...) sont constamment revenus à certains sujets, dans une démarche de recherche inextinguible. La construction est complexe, mais bien éclairée par les explications mouvement par mouvement, avec ce qui de l'un rejaillit dans d'autres. La matière est riche, trop, on arrive souvent à saturation : pourquoi tout ce fatras de percussions assourdissantes, cette armée de cuivres conquérants, ce volume agressif ? Tout ce bruit masque quelque peu de fort beaux passages, les duos de vents dans "Chemins", les effets de rythme de "Vagues paradoxales", l'atmosphère étrange de "Nuits". Un bilan mitigé, donc ; un enregistrement aux équilibres sonores peaufinés en studio m'intéresserait.

Igor Stravinski - Histoire du soldat

C'est la version complète, ce soir, pas la suite musicale de 25 minutes, mais le conte tout entier, de plus d'une heure et quart. Scène presque intime, 7 musiciens de l'EIC regroupés d'un coté, dirigés par Susanna Mälkki, et le récitant Graham F. Valentine de l'autre, avec tapis, guéridon, carafe. De sa voix étonnamment puissante et grinçante, il narre cette étrange aventure en passant d'un personnage à l'autre, le soldat, le diable, le roi, avec un appétit enthousiasmant ... Pour marquer les passages d'un épisode à l'autre, le septuor entame d'ironiques marches de bastringue, un proto-jazz rustique encore un peu pégueux de sève. Je préfère les passages en duos et trios, où le violon de Hae-Sun Kang et la clarinette de Jérôme Comte échangent de tendres envolées virtuoses, ou discutent avec le percussionniste.

Ailleurs : Klari

samedi, mai 17, 2008

Compositeurs d'aujourd'hui : Philippe Manoury

Couverture du CD Compositeurs d'aujourdhui Philippe Manoury
Vue l'importance du cycle "Sonus ex machina" dont font partie les deux oeuvres présentées ici, les éditeurs auraient pu nous offrir un double CD, afin de le compléter : il faudra chercher les pièces manquantes à coté, Pluton (pour piano) chez Ondine, et Neptune (pour percussions) chez Una Corda. Cycle important au plan technique, puisqu'il fouille les possibilités d'interaction entre instruments et électronique en temps réel, inventant au long des années 80 de nouveaux modes d'interactivité, depuis les processus informatiques en temps réel expérimentés pour "Jupiter", jusqu'à la synesthésie musicale de "Neptune" où une hauteur se transforme en rythme, ou une dynamique en timbre. Cycle important au plan musical, parce qu'il me semble synthétiser de multiples langages issus de multiples écoles ou chapelles, dans un souci d'unification et non de division, pour fonder un nouveau classicisme, après toutes les révolutions des quelques générations précédentes.

La Partition du ciel et de l'enfer


Un vrombissement électronique, quelques notes de piano, quelques notes de flute, le décor est planté : après les oeuvres consacrées à chacun d'eux, il va falloir maintenant départager le monde de Pluton, dieu des Enfers, représenté par le piano, et celui de Jupiter, dieu du Ciel, représenté par la flute. On commence plutôt par Pluton, ses sonorités froides et caverneuses, des rythmiques lourdes. La lumière des violons ou de la flute perce difficilement, mais elle insiste, perturbe la matière inerte qui réagit de diverses manières, jusqu'à une prolifération saturante de dérivations simultanées, épisode purement orchestral aux frontières du chaotique, que vient apaiser une plage purement électronique, dont on salue au passage la remarquable non-obsolescence, les sonorités en font sens, ne semblent pas comme souvent arbitraires mais au contraire naturelles, nécessaires. Ce qui en émerge appartient à Jupiter et donc à la flute. Véritable illumination, soleil baignant un paysage morne et le ramenant à la vie, les grouillements de décomposition deviennent frémissements de forces vitales, le rythme est apaisé, sérénité apollinienne. Bien sur, les pianos finissent par revenir, en cavalcade conquérante. Le dernier épisode commence alors, où les contraires jusqu'ici en conflit finissent par coexister, se trouvent de nouveaux champs d'exploration, des couleurs électroniques mixtes où fusionnent les deux instruments ennemis, des atmosphères boréales et frémissantes, des tempi ralentis, pour finir dans un souffle lent, un endroit où on respire mieux.



Jupiter


Alors que "La Partition" propose un voyage, un récit, avec des étapes et des évolutions très marquées, "Jupiter" est plus une suite de vignettes (19 sections pour 28 minutes), qui pourraient sans doute se succéder dans un autre ordre sans guère de conséquence. Beaucoup de compositeurs contemporains écrivant pour la flute commencent par déclarer qu'ils refusent le cliché pastoral et lyrique de cet instrument, qu'ils plongent dans de l'urbain rude et violent ; à force, c'est cette flute-là qui devient aussi cliché ; ici, je suis content de retrouver la joie aigüe et rapide, le chant entrainant, le caractère lumineux et volubile de la flute. Uniquement entourée d'électronique, parfois très discrète et parfois envahissante, elle brille de tous ses feux, tour à tour tendre et rêveuse, bavarde et vibrionnante, mystérieuse et indolente. La partie électronique, composée en 1987 mais réorchestrée en 1996, sonne plus datée que celle de "la Partition", mais sans que cela nuise. On sent parfois la manière dont la flute influe sur la partie électronique, comment elle en commande les démarrages, les arrêts, où certaines variations : comme ces principes sont alors tout nouveaux, ils sont ici laissés presque à nu, là où ils seront ensuite rendus complexes, et masqués par d'autres couches. Finalement, on se promène tranquillement dans ce jardin lumineux, chacun pouvant préférer tel ou tel recoin, un petit lac ombreux que le vent fait frémir, des joncs aux reflets métalliques, ou cette allée sablée brulante de soleil.

vendredi, mai 16, 2008

Sankai Juku - Toki (Théâtre de la Ville - 15 Mai 2008)

A force de voir des photos de ces corps aux cranes rasés, poudrés de blanc, torses nus, noueux, tordus dans des rictus plutôt douloureux, et des extraits de vidéo des années plus essentiellement buto, j'ai eu l'impression, pour la première fois que je voyais Ushio Amagatsu et ses danseurs de l'atelier de la montagne et de la mer, d'être en terrain connu. Du coup, ce qui m'a le plus étonné, c'est l'étonnante vivacité parfois là où je n'attendais que de la lenteur exacerbée, c'est l'humour et le jeu avec le décor là où je croyais ne trouver que de la douleur, c'est la beauté presque banale des lumières ou de la musique là où j'espérais être envouté par quelque-chose de plus profondément inédit et invécu. Mais pour que le spectacle me happe, aurais-je du le lui permettre. A digérer encore une réunion de travail plutôt crispante de l'après-midi, je n'avais pas l'esprit assez libre pour m'embarquer dans ces méandres de temps entrelacés. De là à ne pas apprécier cette beauté par moment fulgurante, un regard transperçant façon Kabuki, une bouche qui s'ouvre sur un gouffre, par moment intense et diffuse à la fois, bouffées de grâce et de poésie, comme ces nuages de poudre poussiéreuse qu'ils projettent tel l'envol d'une partie de leur âme, parfois violente, les hurlements silencieux des corps cabrés contre la chute, non, et je ne comprends pas les spectateurs assez nombreux qui quittent la salle en cours de représentation : l'auteur est connu, son art particulier aussi, ce n'est pas long (1h30), pas excessivement ennuyeux, ni non plus honteusement compromis aux attentes populistes, donc que voulaient ces gens qui partent ?
Je retournerai surement le voir ; j'aimerais gouter à des pièces plus anciennes, aux racines plus radicalement buto.

Ailleurs : Un soir ou un autre
Ailleurs, avant : Palpatine

lundi, mai 12, 2008

Tokyo Sinfonietta pour Présences (Cité de la Musique - 11 Mai 2008)

J'avais abandonné depuis des années le festival annuel Présences, suite de concerts donnés habituellement à la Maison de la Radio, gratuits, et archi-bondés. Pour cause de travaux de désamiantage, le festival s'est cette année éparpillé temporellement et spatialement, se délocalisant en week-end séparés à Lille, Montpellier, Toulouse, avant de s'achever à Paris, à la Cité, avec si peu de publicité que la salle était à moitié vide.
Le Tokyo Sinfonietta est un équivalent japonais de l'EIC ou de l'Ensemble Modern : une petite troupe de solistes ayant vocation à jouer de la musique contemporaine. La scène est curieusement disposée en paliers successifs, comme des gradins pour choeur, ce qui fait que l'essentiel des musiciens, de plain-pied avec le public, en devient peu visible. Cela vaut aussi pour le chef d'orchestre, Yasuaki Ikatura.

Akira Nishimura - Corps d'arc-en-ciel

Le livret annonce 10 minutes environ, mais elles furent largement dépassées. Musique fort belle, toute en irisations, transparences, flamboyances, déploiements, drapures, avec des textures proches des micro-tonalités Ligetiennes, et des couleurs travaillées qui me firent penser à Benjamin. Voyage évoquant la transformation du corps en lumière ("niji no karada" en mystique bouddhiste), cette oeuvre, dont le caractère asiatique me passionne bien plus que ne le fait Takemitsu par exemple, me donne envie d'en découvrir d'autres de ce compositeur.

Jean-Luc Darbellay - Mégalithe

Le titre l'indique, ce sera primitif, monumental, et vaguement mystique, planté dans la terre (grognement caverneux de la contrebasse, gongs sous-terrestres) et dressé vers le ciel (nappes éthérées des cordes, hurlement des cuivres façon "nuit étoilée"). Puissant et efficace. Mais à ce projet s'en accole un autre : ceci est un concerto pour cor, joué par le fils du compositeur, Olivier Darbellay. Et cette part ne me convainc pas du tout, j'ai l'impression que ce cor ne sait guère où il va, ni dans ses interactions avec l'orchestre, ni dans les cadences solistes. Là encore, les 12 minutes du livret seront largement dépassées.

Jean-Louis Agobet - Sectio

Voilà de la musique qui s'oublie rapidement. 14 sections, chacune comme un concerto, pour chaque musicien. Et également, évocation des quartiers très disparates de Tokyo. OK. Mais les moments intéressants sont du coup noyés dans le zapping rapide, et le tout s'oublie à mesure que ça s'écoute.

Pierre Boulez - Dérive 1

Après les trois créations de la première partie (deux mondiales, une française), le répertoire est à l'honneur de la seconde. Cette "dérive 1", bien connue dans les mains de l'EIC, permet d'apprécier la tonalité de cet ensemble Tokyo Sinfonietta. Les pupitres sont plus fondus les uns dans les autres, au bénéfice d'un climat général tamisé, où les interventions solistes brillent moins. C'est frappant sur la fin de l'oeuvre, où les interventions pointillistes du pianiste sont comme entourés d'un halo des cordes. Une sorte de vision impressionniste. Cela relativise aussi la beauté onirique des oeuvres précédentes, c'est aussi l'orchestre qui leur donne cet aspect-là.

John Adams - Chamber Symphony

J'avais détesté John Adams suite à l'écoute de "El Dorado" dans un concert Présences, normal que ce même festival me réconcilie avec lui. Pourtant, ça commence mal. "Mongrel Airs" débute par un rythme binaire martelé sur une cloche, et des thèmes qui se succèdent sans m'accrocher. Mais "Aria with walking bass", par contre ... La contrebasse y joue son rôle Jazz : fournir la structue rythmique et harmonique fondamentale. Elle s'y adonne avec swing, dans un tempo mi-lent prometteur. Et le reste de l'orchestre s'agglomère en une sorte de chaos ordonné plus proche de Charles Ives que de Schoenberg (en fait, je ne voie absolument pas le rapport avec la seconde école de Vienne dans cette partition, censée être née de la fusion accidentelle de cette musique dodécaphonique et de la musique des dessins animés des années 50, liées parce que toutes deux "hyperactives, insistantes, acrobatiques, et agressives"). C'est grinçant comme du Stravinsky néoclassique, drôle, virtuose, d'allure foutraque mais pas n'importe nawak. Et la troisième partie, "Roadrunner", sera bien sur beaucoup plus rapide, tanguant dans les virages, virevoltant au-dessus du vide, pleine d'invention et de surprises, en changements rapides, mais non aléatoires. Bref, de la musique fun, qui fait bouger les pieds et la tête.

Ailleurs : Corley

mardi, mai 06, 2008

Padmini Chettur - Pushed (Théâtre des Abbesses - 5 Mai 2008)

Cette pièce est dans le droit fil de sa précédente, que je n'avais pas vu. Le jeu consiste à traverser le plateau de droite à gauche ou de gauche à droite, très lentement, dans des poses ou des configurations très marquées : menton collé au torse, bras ballants mais tendus, couples passant dos contre dos, ou front contre front, forêt de jambes frappant le sol régulièrement, assemblages de bras croisés sur des dos se balançant, puis figures d'ensemble où les 6 danseuses adoptent différentes manières de ramper, pour former un sorte de corps collectif avançant par saccades. Je suppose que certaines personnes peuvent trouver ça d'une beauté envoutante, grâce immémorielle, une forme de perfection. J'ai trouvé ça essentiellement d'un ennui parfait. La musique est tout à fait adapté, des sonorités d'instruments traditionnels coréens, travaillés en longues séquences semi-bruitistes. Vers la fin, quelle audace, certaines danseuses viennent faire face au public. La dernière reptation collective s'achève dans une spirale au centre du plateau.
Si au moins, un peu d'humour avait pu alléger la sauce ...

Ailleurs : Joël