samedi 15 mars 2008

Créations Kaija Saariaho (Salle Pleyel - 13 Mars 2008)

Kaija Saariaho - Mirage

Voilà une commande, venant de la soprano Karita Mattila, assez inhabituelle. Pièce pour soprano, violoncelle et orchestre : donc, le croisement d'un lied orchestral, et d'un concerto pour deux instruments. La structure de la pièce reste, en ce sens, expérimentale, cherche son équilibre entre les deux solistes, flotte un peu. Sur le texte d'une shaman mazatèque sous emprise hallucinogène, qui parle de métamorphoses en aigle ou en étoile filante, Karita Mattila s'engage avec tout son coeur, et tout son corps, qui se contorsionne en postures extraverties, qui me gênent fortement (la regarder m'empêche de l'écouter, à s'agiter ainsi, elle me brouille l'écoute). De toute sa voix, aussi : quelle puissance ! Mais les lignes vocales parfois me transportent, parfois m'indisposent ; bilan mitigé, donc.
Pour le reste du matériau musical, je ne me souviens déjà plus trop ... Un violoncelle virtuose, mais Saariaho a déjà tant écrit pour cet instrument, que je n'entends ici rien de vraiment nouveau. Et aucun souvenir de ce qui se passe dans l'orchestre ...

Kaija Saariaho - Orion

Le livret m'apprend qu'elle a écrit cette pièce juste après l'opéra "L'amour de loin". On devine le plaisir pris à remettre les mains dans une partition pour grand orchestre ! La matière, les textures, y sont triturées de manière très physique, presque brutale par moments, du gros son, étalé, sculpté en gros blocs. J'ai l'impression qu'elle renoue avec une manière de produire de la musique datant du début de sa carrière. Mais l'effet "compositeurs post-spectraux" joue fortement, qui fait qu'à l'écouter, j'ai immanquablement une forte envie de m'endormir (même phénomène pour Manoury) ; alors même que j'adore cette musique, elle a sur moi un effet hypnotique, et des couleurs de rêve plus ou moins éveillé. Bref, c'est à moitié endormi que je me laisse aller dans le flux massif, voire furieux, tentant d'ouvrir l'oeil lors des passages particulièrement caillouteux ou turbulents.

Kaija Saariaho - Notes on Light

Mieux réveillé après l'entracte, je suis plus attentivement Anssi Karttunen dans ce nouveau concerto pour violoncelle (encore un !). Les cinq mouvements parlent donc de lumière, de ses états, de ses mouvements. Cette fois, elle donne au violoncelle tout l'espace pour s'exprimer, et il y flamboie magnifiquement. Qu'il joue en fondu avec l'Orchestre de Paris (dirigé par Eschenbach), la fin de ses lignes dans "Translucent, secret" disparaissant dans celles des violons par exemple, ou en opposition, dialogue véhément dans "On fire", ou en solo, âpre, cordage grinçant rugissant transperçant, Karttunen est extraordinaire. Certains passages me font penser à Dutilleux. Bref, encore un excellent concerto pour violoncelle !

Mirage

Et on recommence. Comme le concert est enregistré pour une sortie discographique, et que cette pièce est une création, cette reprise sert sans doute comme deuxième prise pour le mixage. Mattila s'est un peu calmée. Karttunen continue d'assurer, ce qui après un tel programme relève de l'exploit. Eschenbach impose, comme après chaque pièce, un long silence après la dernière note, en levant bien haut les bras. Puis c'est le tumulte, l'ovation, le délire. Comme Palpatine, je trouve ça un peu exagéré. Mais si "Notes on Light" sort en CD, je me précipiterai !

3 commentaires:

Papageno a dit…

Merci pour ce compte-rendu détaillé. J'avoue que je connais assez peu et mal la musique de Kaija Saariaho (je l'ai entendu à la radio, elle a une voix très douce et dit des choses sensées, mais les extraits musicaux étaient trop courts pour se faire une idée). Aller au concert est de loin le meilleur moyen de découvrir un compositeur (passé ou présent): le disque c'est un peu comme les haricots en boîte c'est nourrissant mais c'est moins bon au goût.

Anonyme a dit…

Un concert mémorable, des interprètes exceptionnels (Karttunen m'a époustouflé).
Et Saariaho est au sommet de son art.

bladsurb a dit…

@Papageno
Dixit Pierre Boulez en exergue des CDs de la vieille collection Erato/EIC :

<< Ecouter, réécouter l'oeuvre - ce que le disque nous facilite à l'extrême - ce n'est pas exactement "s'y habituer", jusqu'à l'indifférence, la satiété ou l'allergie. C'est plutôt la connaître, la reconnaître, l'identifier, se l'identifier ; dépasser l'étrangeté, l'obscurité de la première approche pour se laisser gagner par un mystère fait à la fois d'évidence et d'inexpliqué. >>

Les deux expériences - CD et concert - sont complémentaires. Et en musique contemporaine, beaucoup d'oeuvres ne sont quasi accessibles que sur CD. Même pour des compositeurs "stars", il y a des oeuvres que je n'ai jamais eu l'occasion d'entendre en concert (le double concerto pour flûte et hautbois de Ligeti, par exemple). Ce que j'aime le plus, c'est de connaître bien une oeuvre par le CD et avoir l'impression de l'entendre pour la première fois, la première fois que je l'entends au concert.