samedi 5 avril 2008

Compositeurs d'aujourd'hui : Marc-André Dalbavie

Les précédents disques de cette collection présentaient tous trois ou quatre oeuvres du compositeur, afin d'éclairer divers aspects de son écriture. Celui-ci n'en comporte que deux, dont une qui se présente d'emblée comme une pièce de résistance.

Seuils

Plus de trois quart d'heure, un grand ensemble, une soprano, de l'électronique, voilà qui en impose. D'abord par son ambition et son ampleur. Ensuite par sa réussite. Et du coup, par la précocité de Dalbavie, qui n'avait alors que 30 ans.
L'oeuvre s'articule en 7 sections, mais de durées et d'importances très inégales (de 38 secondes à 15 minutes). Certaines ont un rôle fondamental (la 1 en introduction, la 3 en scherzo, la 7 en conclusion ...), d'autres sont de simples intermèdes (la 2, matière étale soumise à un processus d'élévation ; la 4, son reflet en plus court et plus ténu ...). Cette alternance de moments forts ou faibles permet à cette grande durée de respirer ; de même, le traitement des ingrédients disponibles (la voix, les instruments, l'électronique), qui les mélange de toutes les manières possibles, ne lasse jamais. A un moment de bravoure orchestrale succède un épisode vocal presque pur, puis une expansion électronique très calme, toutes ces transitions, c'est l'un des points forts de la pièce, sonnant de manière très naturelle (sans doute le résultat du travail spectral, qui permet de fusionner des éléments a priori peu compatibles).
Ce que j'aime aussi beaucoup, c'est l'aspect rythmique. On passe de matières étales, parfois parcourues de légers frémissements, à des déchainements de rythmes superposés, mais là aussi dans des successions qui sonnent naturelles, plus par des fondus-enchainés que par des oppositions. Une figure hante toute la partition, l'écho, ou le rebond, à des allures très diverses, des lignes vocales parfois très loulilouliloulilou, aux sonorités projetées par l'électronique qui semblent rebondir en tous sens dans la salle d'écoute (plus impressionnant en concert, surement, mais même en CD, on sent les intentions).
Au croisements de plein de problématiques, la voix et l'orchestre, l'orchestre et l'électronique, la voix et l'électronique, les processus et les mélodies, le post-spectral et le post-sériel, ce "Seuils" reste un chef d'oeuvre, toujours passionnant à écouter, réservoir foisonnant de beautés, d'atmosphères, de textures, de mystères (seule la fin me semble un peu faible).

Diadèmes

Longtemps j'ai considéré cette seconde pièce comme un simple complément mis pour atteindre une durée de CD convenable. A la réécoute, il n'en est rien ! Il s'agit d'un concerto pour alto, avec partie soliste virtuose, mais sur un orchestre entièrement traité en techniques spectrales. Cela lui donne cet aspect mutant, passant lentement et continuellement d'un état à un autre, entre solide et vapeur, langueur et frénésie, de grottes enfouies à des espaces sidéraux, de concrétions bruitistes à des abstractions formalistes, tout ça avec en fil rouge ou fil d'Ariane le son de l'alto, qui se fraie son chemin presque romantique (mais là, Christophe Desjardins aide : le son de son alto est toujours rempli d'émotions humaines). Le découpage général "purement instrumental - purement électronique - mélange des deux" trouvant des reflets à tous les niveaux d'organisation, on sent plus une grande arche continue, un grand voyage à travers des configurations sonores multiples. Les parties électroniques sont parfois faiblardes, trop simplistes dans leur conception, et déjà vieillies dans leur réalisation (mais on a entendu pire).
De manière générale, cela reste une pièce très intéressante à redécouvrir.

3 commentaires:

Bra a dit…

J'ai bien aimé ce disque aussi ! Gagné grâce au blog musicareaction.

ptilou a dit…

J'aime beaucoup ce mélange ambiance électronique, orchestre et voix... Les compositeurs post 2000 n'y reviennent pas assez à ce type de mix (y compris dans les spectacles d'opéra...)

Philippe Manoury en mettait un peu dans son " K " (en 2oo1) en envoyant l'électronique dans la salle à partir de plusieurs points... mais c'était encore un peu timide...
Marc André Dabalvie, je ne connaissais pas.

bladsurb a dit…

C'est vrai qu'il y a beaucoup moins d'électronique en général dans les pièces créées cette décennie que dans la précédente. Ou alors, une simple amplification presque discrète, comme dans la création de Dai Fujikura (tiens, je ne l'avais même pas mentionnée).
Je pense qu'il y a deux facteurs, qui font que cette terre vierge de la lutherie électronique s'est révélée légèrement décevante :
- elle vieillit vite, pour beaucoup d'oeuvres, un son de synthé sonne ringard bien plus facilement qu'un son de violon
- elle est difficile à mettre en place et du coup réduit encore les possibilités de production de la pièce. Et mieux vaut pas d'électronique du tout qu'une spatialisation mal réglée, avec un brin de larsen, ou du souffle, ou des grésillements perturbateurs, ou un mélange droite-gauche qui ne donne pas les effets escomptés, etc. Et ce ne semble pas du boulot facile, même à Beaubourg, les techniciens de l'Ircam semblaient s'être mélangés les fils la semaine dernière. Dans combien de salles de province "K" peut-il être monté dans de bonnes conditions ?

Beaucoup d'efforts, de contraintes, de difficultés supplémentaires, pour un résultat toujours aléatoire : je comprends que des compositeurs estiment que cela n'en vaille guère la peine.