mardi 6 septembre 2005

Marc Ducret / Jean-Pierre Drouet (Atelier du Plateau - 5 Septembre 2005)

Près des Buttes Chaumont, au fond d'une courte et étroite allée, une salle atypique, petite, sans doute associative, sans estrade, où quelques rangées de chaises définissent l'espace de circulation des musiciens. Intimité maximale avec les artistes, distants de quelques dizaines de centimètres. A ma gauche, Marc Ducret, pantalon orange et crane rasé, armé de trois guitares, une acoustique qui servira à peine, et deux électriques, avec ou sans frettes, ainsi que d'une série de boîtes à effets, qu'il commandera de ses pieds nus. A ma droite, Jean-Pierre Drouet, micro scotché aux lunettes, derrière deux tréteaux de percussions diverses, cloches, appeaux, cymbales, ustensiles de cuisine...
Le départ est lancé par Drouet, qui soufflant dans une cloche puis saisissant ce qui lui tombe sous la main, commence une montée en charge caractéristique de sa manière, gérant le temps sur une vaste échelle, en flux et reflux d'énergie. Ducret accompagne de pizzicati plus ou moins saturés, d'ébauches de mélodies fondues à la pédale, de sonorités diversement bruitistes (peu de notes, en fait, de toute la soirée ; à la place, une exploration des utilisations parfois peu orthodoxes d'une guitare, comme jouer du morse avec le connecteur jack). Un système se met peu à peu en place, où chacun prend la main puis l'offre, passage parfois accepté parfois pas ; mais il me semble que Drouet est plus "structurant", et Ducret "décorateur" : en particulier, le changement de tréteau du percussionniste, passant de debout à assis devant une table mise sur écoute, qu'il frotte, frappe ou claque avec des cuillères à spaghettis, des moules à glace où des couteaux tout vibrants, marque une vraie rupture de climat, et le début de ma partie préférée, remplie d'images splendides, port nocturne hanté par le ressac où passent des oiseaux égarés, petit garçon sifflotant dans une forêt peuplée de bêtes grognantes, ou ce final, trop beau pour ne pas être préparé, où Ducret tapote un rythme sur les interrupteurs de sa guitare, tandis que Drouet, tout en maintenant un fond de wood-blocks aigus, se met à chantonner à la façon d'un chaman soufi.
Sur ce magnifique moment de poésie s'achève leur heure ininterrompue d'improvisation, qu'ils complètent en rappel de dix petites minutes. Une belle rencontre !

Mise à jour: J'ajoute dans le Pot-Pourri le seul morceau de ma discothèque où joue Jean-Pierre Drouet, qui est emblématique de la tendance "composition ouverte", un peu l'équivalent du Free en musique contemporaine ; puis un extrait de "Qui Parle ?", que je viens d'acheter à la Fnac, où le passage central ressemble un peu à ce concert ; et enfin, un extrait du Live de "Big Satan", dont il y a un autre morceau dans la Radio-Jazz.

vendredi 2 septembre 2005

Anthony Braxton Trio (Trabendo - 1 Septembre 2005)

Arrivé manifestement plus tard que Samizdjazz, je n'ai pu bénéficier de la vue des écrans et pupitres, sablier ou dessins minimalistes. Il s'agit je suppose de ces partitions graphiques, que le site référence liste, par exemple celles-ci ou celles-là.
L'oeuvre de ce soir s'appelle "Diamond Curtain / Wall Music", pour un inhabituel trio Saxophone / Trompette / Guitare. Sans oublier l'électronique, mais qui restera très discrète, une présence en fond sonore, quelques interventions bruitistes... Et en mettant tous les instruments au pluriel : Anthony Braxton alternant de l'alto au sopranino (merci Fabsax pour la correction), Taylor Ho Bynum utilisant différents modèles de trompettes et de sourdines, Tom Crean passant temporairement de la guitare à une sorte de mandoline électrique ...
Pièce unique, donc, mais pas monobloc, bien au contraire. Chaque musicien joue des séquences plus ou moins synchronisées, qui parfois se superposent, parfois pas, ce qui donne toute une série de climats différents, solos, duos, trios. Mais sans les connotations habituelles, puisque ces dispositions interviennent incidemment : les solos ne sont pas des démonstrations de virtuosité, les duos ne sont pas des dialogues. Et pourtant, il y a échange et communication, chaleur et partage, et même humour !
Par des techniques virtuoses à la stupéfiante diversité, Braxton nous offre une galerie de personnages, quelques sortes d'animaux, ou une vieille dame qui ronchonne. Taylor Ho Bynum, révélation du concert et à suivre de près, l'égale dans la joie d'explorer l'infini sonore de son instrument. Tom Crean reste plus en retrait, et calme parfois le jeu.
L'ambiance créée est paradoxalement sereine, comme des personnes qui échangeraient des anecdotes, sans vraiment s'écouter, et sans être jamais pressées par le temps. Chaque histoire est remplie de détails piquants, mais ce qui domine, c'est le plaisir simple d'être ensemble. Bien sur, c'est pas du Marsalis, et certains de mes voisins, après s'être bruyamment plaints de l'abscence de thèmes, finissent pas craquer et sortir.
Bref, un formidable concert, à la hauteur de l'attente.

Mise à jour : J'ajoute dans le Pot-Pourri quelques morceaux pour évoquer les deux concerts de cette semaine. D'abord, mieux qu'un trio de saxophones : un quatuor de saxophones ! Puis deux morceaux où joue l'absent Michael Brecker. Enfin, trois morceaux d'Anthony Braxton, qui donnent une petite idée de sa versatilité, puisque le concert du jour sonnait encore totalement différemment.

Eric Watson Quartet / The Saxophone Summit (Cité de la Musique - 31 Août 2005)

Eric Watson Quartet

L'édition 2005 de ce festival "Jazz à la Villette" s'articule autour de deux axes : "Coltrane's Sound" et "Jazz New Sounds". Après un concert inaugural particulièrement hype (le seul seul à être bondé depuis des semaines) de Coltrane Alice et Ravi et Orin (décrit ici), cette deuxième soirée se place aussi dans l'héritage de John le Père. Mais concernant ce quartet, je ne vois pas bien pourquoi (sans doute parce que l'autre thème convenait encore moins...). Les musiciens ne reprennent que des morceaux de leur album "Road Movies", et en présentent des versions allongées. Ce qui ne fonctionne pas vraiment. Leur disque me plait beaucoup, mais en gonfler ainsi les architectures complexes et très écrites donne vite dans le monumental ; la vie circule mal entre les solos d'Eric Watson et de Christoph Lauer, plus impressionnants que passionnants, et le discours sonne sec, aride, rigide. Beaucoup d'énergie et de technique, mais ça manque de ferveur. Le batteur Christophe Marguet est beaucoup plus à son aise chez Henri Texier ; quant au bassiste Sébastien Boisseau, il bénéficie d'un extraordianire solo, qui me donne envie de le découvrir dans des formations plus libertaires.

The saxophone Summit

La formation aligne les noms prestigieux : paire rythmique de vétérans (Billy Hart à la batterie, excellent ; Cecil McBee à la contrebasse, bon sideman mais son grand solo sera le point faible du concert), un pianiste que je ne connais pas (Phil Markowitz), et enfin des souffleurs fabuleux, Joe Lovano et Dave Liebman. Les accompagne normalement Michael Brecker, qui depuis plusieurs mois lutte entre la vie et la mort. C'est Ravi Coltrane qui complètera l'équipe au bout de quelques morceaux.
Quel groupe ! Je connaissais le lyrisme tranquille et assuré de Joe Lovano ; par contre, Dave Liebman, pas du tout. Du coup, la grande claque ! Des petites phrases jetées entre les silences, des densifications progressives, pour des solos à couper le souffle, entre Wayne Shorter et Eric Dolphy ! Le dialogue entre Lovano et Liebman est intense et passionnant, chacun restant dans son style, et nourrissant l'autre. L'arrivée de Ravi Coltrane n'apportera pas grand-chose, son jeu est sans faute, mais ne possède pas une personnalité à la mesure des deux autres compères. Grand concert, donc, autour de leur album "The Gathering of Spirits", et de reprises Coltraniennes, dont un final "Impressions" flamboyant.

Si les amateurs pouvaient me suggérer quelques albums de Dave Liebman, je suis partant, il y a là un manque à ma discographie à combler d'urgence !

dimanche 21 août 2005

Romano/Vignolo/Zulfikarpasic (Sunside - 20 Août 2005)

Samizdjazz y était hier, et son billet fait résolument le tour de la question. Je me contenterai de quelques remarques :
- La liste des morceaux semble très proche entre les deux soirées ; les seules différences que je repère sont qu'ils ont joué "Song for Elis" dans le deuxième set, et qu'il a chanté, en final, avant "Estate", "Les clowns", une chanson de Giani Esposito.
- Dans le premier set, j'ai particulièrement aimé le morceau "Pétionville" (sur la banlieue de Port-Au-Prince), où Bojan Z. s'est lancé dans de la haute voltige, constamment à la limite de la rupture harmonique, comme flirtant à distance avec la mélodie pour soudain y retomber pleins pieds, créant une tension constante presque douloureuse, d'une rare intensité.
- Le travail autour de "Caravan" fut jubilatoire, comme un patchwork de styles et d'ambiances, où le thème ellingtonien, parfois sensuel, parfois virevoltant, parfois abrupt, servirait de couture
- Aldo Romano présente assez étrangement ses morceaux, entre le désir d'indiquer la part d'intime qu'il y a mis, et une répugnance à le faire. Nous n'eûmes pas droit au couplet sur les chanteurs français, mais à l'évocation des circonstances d'écriture de "Anny's Lullaby", chanson écrite pour sa compagne alors en instance de rupture, comme un test pour savoir à sa réaction si leur histoire allait ou non continuer (le résultat n'a pas été dit) ; mais cela fut dit au milieu de digressions, de reculs, de reprises, comme une timidité assez paradoxale mais finalement touchante.
- Dans le deuxième set, le pic d'émotion fut pour moi "Groznjan Blue" de Bojan Z., délicatement poignant.
- Le final fut riche en anecdotes. Comme Bojan Z. ne connaissait pas "Les Clowns", Aldo Romano lui indique les deux accords, puis précise qu'il lui faut la tierce, parce qu''il n'est pas comme Henri Texier, et demande la confirmation de la présence du Mib dans son accord de Ré ! "Private joke" assurément.
- "Estate" est encore plus étonnant. Une corde du piano ayant laché, une note devient pratiquement injouable, la pédale d'effet lui donnant une couleur particulièrement métallique. Bojan Z. utilise alors cet effet comme sur un piano préparé, y martelant un petit rythme, comme une cloche oubliée dans le souvenir évoqué par la chanson. Du grand grand art d'improvisation...
- S'ils font un disque ensemble, je suis sur qu'ils devront se coltiner des comparaisons avec le premier trio mythique de Bill Evans ; les parentés de Rémi Vignolo et de Scott LaFaro, d'une part, et de Aldo Romano et de Paul Motian, d'autre part, sont indéniables, même si cela ne donne qu'une partie de leur palette. Mais c'est dire la qualité de leur jeu.

lundi 15 août 2005

Smadj et Mercan Dede (Kiosque à Musique du Parc de la Villette, 14 Août 2005)

Smadj

Guitariste funk né en Tunisie, découvrant le oud à 30 ans, Smadj propose une musique aux confluences multiples. Sur des bases rythmiques enregistrées (le joueur de tabla présent sur scène se contente de les orner), volontiers lourdes, lentes, parfois entêtantes, il peut filer de longues improvisations dynamiques à l'oud, en fusion techno/world assez agréable ; il peut préférer rester derrière les platines, et laisser un collègue (nom oublié) prendre les devants, qui vocalise rauque un peu à la Thiéfaine et interpelle le public, en fusion techno/rock parfois un peu banale ; son utilisation d'un oud électrique, en guitar-hero reconverti, ne me convainc par contre pas du tout. Somme toute, une prestation intéressante, avec de belles réussites à l'oud, un efficace, long, drole et subtilement cynique final où le public est censé pouvoir demander des chansons spécifiques ("allo, chanson à la demande ! Mais, ..., c'est comme si c'était fait !", qui va du "Nom de la Rose de (sic) Natacha Atlas", à "Antisocial de Trust", ou "n'importe quoi de Bob Marley") ; mais la percussion trop enregistrée enlève beaucoup de vie, et les montées vers la transe électroniques n'opèrent pas. Manque de définition dans l'ambition musicale, peut-être.

Mercan Dede


J'ai découvert ce Turc lors de son travail avec Peter Murphy (ex-chanteur de Bauhaus) sur l'album "Dust". Il propose une electro-world très réussie (même catégorie que Talvin Singh, ou Dhaffer Youssef). Mais il ne chante pas, et joue à peine (du ney persan, et du bendir). Par contre, il sait s'entourer, produire, et faire monter la sauce.
Sur scène, deux frères de rythmes et de sang aux percussions, extraordinaires de virtuosité, de complémentarité et d'efficacité ; un jeune prodige à la clarinette et à la trompette, qui devra murir ses influences coltraniennes ; un qanoun ; et une derviche tourneuse.
Dans une première partie, tous jouent, et la danseuse se met à lentement tournoyer son envol, compensant l'interminable rotation par une remarquable expressivité mystique des bras, du torse, du cou. Puis ne restent que les deux percussionistes, discutant avec les samples de Mercan Dede, en duo ou trios ébouriffants de vitalité et de tonicité. Les substrats musicaux sont assez surprenants, une techno-poperie à la Jean-Michel Jarre, ou une espagnolade taurine jouée à la trompette. L'utilisation d'un énorme extrait du "Julunga" des Dead Can Dance semble plus une évidence. Tous reviennent, le public danse, malgré les interruptions un peu trop nombreuses. Le final se fera sur "Music" de Madonna, remixé en fête arabo-persanne !

A la sortie, surprise, je trouve Play-Pause et Raindrops !
Mise à jour:
J'ajoute dans la Pot-Pourri des morceaux arabisants divers, depuis le joueur de oud copyrighté ECM Anouar Brahem, à Dead Can Dance et Natacha Atlas ; de Mercan Dede (qui propose des MP3 sur son site) seul ou accompagnant Peter Murphy, à l'ensemble Aromates, qui vient de produire un très joli disque "Mélodies andalouses du Moyen-Orient" chez Alpha-prod.

vendredi 5 août 2005

Des anges passent

Puisque tout le monde (et même plus) s'y met, voici quelques anges de passage dans la radio Pot-Pourri.

Le "Sturiel" vient du premier volume du "Book of Angels", la nouvelle aventure de John Zorn dont Samizdjazz nous parlera surement lorsqu'il rentrera de Londres.
Comment évoquer la voix des anges ? Par le mariage de la grande cloche ténor de la Cathédrale de Winchester et de la voix du propre fils de Jonathan Harvey ? Ou simplement par Dawn Upshaw faisant l'ange chez Messiaen ?
Le reste du programme se comprend par les titres. Et je n'ai pas envie d'assombrir la saison, donc pas de "Concerto à la mémoire d'un ange", ni de "Mort de l'Ange" par Grisey.

lundi 1 août 2005

Même pas plu !

Météo finalement clémente, rencontres sympathiques, conversations tranquilles et généralement distinguées, un excellent pique-nique pour conclure les vacances.

Pas de centralisation sur Paris-Carnet des trackbacks, donc voici quelques compte-rendus glanés pour l'instant :

Dangereuse Trilingue - le texte
Dangereuse Trilingue - les photos

Veuve Tarquine - le texte
Veuve Tarquine - les photos

Batims

Pascal

TarValanion

Zvezdoliki

Vrai Parisien

Quel fourbi !

Et tous les autres, qui commenteront sans doute un peu plus tard...
( Mel'O'Dye ? Tatou ?)


Cela devrait suffire à se faire une idée de l'ambiance.