samedi 15 décembre 2007

Jean-Luc Lagarce - Retour à la citadelle (Théâtre des Abbesses - 14 Décembre 2007)

Le début ressemble à un extrait du "Charme discret de la bourgeoisie" de Bunuel, où une famille en train de diner s'aperçoit soudain qu'ils sont sur une scène de théâtre. Ici, une longue table dans le fond, des convives assis tous de dos, l'un se retourne, fait un signe discret à son voisin qui zieute à son tour le public, enfin une jeune femme prend la parole, "C'est à moi ?", pour nous expliquer la situation, pourquoi tout ce monde est réuni là, pour célébrer l'arrivée du nouveau gouverneur. D'une manière générale, cette pièce est plus faite de monologues que de dialogues, adressés bien souvent aux spectateurs, auxquels les personnages adressent des discours interminables, légèrement ronflants, remplis de digressions et de ressassements, bâtis autour de formules répétées à l'envi, avant d'être brutalement interrompus par un autre personnage revendiquant son tour à la parole "c'est à moi, maintenant ?".

Qui sont-ils ? Il y a l'ancien gouverneur et sa femme, qui ont atterri dans ce morceau de terre perdu loin de la métropole, sans trop même savoir si ce n'était pas une sinistre farce, mais décidant que "ce qu'il fallait prouver", c'est l'appartenance de cette Cité ("Disons 'Cité', c'est bien, c'est plus net, plus précis ... quoique précis, comment dire ? ...") à l'Etat (abandonnés là sans instructions, et n'échappant ainsi qu'à peine, par des discours pompeux qui ne font guère illusions, au sentiment d'absurdité totale de leur situation).
Il y a l'intendant, fonctionnaire obséquieux que "cela [...] gênerait d'avoir l'air pédant tout de suite", qui a écrit un petit compliment "dans les règles de l'art", mais aussi un dossier sur les manquements de ses petits camarades, "de la lecture pour ses prochaines soirées. Le tout bien sur dans une langue pure et claire, à la limite peut-être de l'exercice littéraire, ou du simple rapport opportun, mais non dénué, et ce peut être ma fierté, non dénué de style et d'images poétiques, métaphoriques en diable. Mon oeuvre."
Il y a un ancien ami du nouveau gouverneur, qui tente de s'imposer à son souvenir défaillant, pour en tirer peut-être quelque avantage, mais sincère peut-être aussi, si désespéré de ne pas être reconnu.
Il y a la soeur et la mère du nouveau gouverneur, qui lui en veulent de s'être enfui il y a 10 ans à la métropole, sans donner signe de vie, au point d'être pensé mort, ou, pour la soeur, de s'être enfui sans elle, l'abandonnant dans ce trou où elle n'a rien fait de sa vie. Il y a aussi le père, mais il restera muet.
Et enfin, le nouveau gouverneur lui-même, jeune homme peu causant, qui restera assez opaque, fuyant d'une conversation à l'autre, retournant dans la cité plus en situation d'échec que de triomphe.

Au sein de ces paroles dévidées plus qu'échangées, des pépites de vérité sont glissés, sous les banalités. Cela rend la pièce passionnante à suivre, on scrute, on guette, derrière la mécanique souvent très drôle des mots, les sentiments et les confessions. Tout ce petit monde est futile, ridicule dans leurs échecs, leurs déceptions, leurs souffrances ; mais le texte ne les assomme pas de cynisme, est rempli au contraire de tendresse et d'empathie pour ces amoindris fatigués par la vie.

La mise en scène de François Rancillac est excellente. Décor unique, gravier, table, chaises, lampadaire, posés sur un socle circulaire tournant, ce qui donne de belles surprises, décor tout retourné après une seconde de noir. Cela désoriente, et donne, aidé par le hachage aussi du texte, où les interruptions sont constantes, une impression d'un temps indéfini, cette cérémonie de bienvenue pouvant durer quelques heures, ou un morceau d'éternité.

Coté acteurs, je marquerai spécialement Olivier Achard, intendant un peu dégoulinant de préciosité et d'ambition mal dissimulée, Martine Bertrand, mère confondante de naturel, et Yves Graffey, père muet mais à la présence lourde, comme douloureuse, impressionnante.

Bref, un spectacle que j'ai beaucoup aimé, et un texte très fort, acheté en fin de représentation, alors que je n'ai presque aucune pièce de théâtre dans ma bibliothèque ("Pour un oui ou pour un non" de Sarraute, et "Dans la solitude des champs de coton" de Koltès, et c'est tout).

jeudi 13 décembre 2007

Cycle Pierre Boulez 5 (Cité de la Musique - 12 Décembre 2007)

Pierre Boulez - Rituel in memoriam Bruno Maderna

Surprise lors de l'arrivée dans la salle : les 8 groupes instrumentaux sont amplement spatialisés, répartis sur des plateaux tout autour de la salle : 3 groupes instrumentaux sur la scène, 3 en fond de salle, 1 de chaque coté ; et Pierre Boulez qui s'installe sur une estrade centrale, dans mon dos donc, vu que je suis au premier rang. "Rituel" est une des pièces les plus accessibles de Boulez, basée sur des principes assez simples : une succession de sections impaires au rythme lent dicté par le chef, et des sections paires pas plus rapides mais plus libres ; une lente augmentation des durées et des volumes, les groupes s'ajoutant les uns aux autres les uns après les autres ; une déflation en ultime section pour faire le voyage dans l'autre sens. Mais c'est aussi l'une des plus directement émouvantes : les résonances des gongs, les appels répétés des cuivres, les duos des clarinettes, le caractère hiératique, apparemment répétitif mais toujours changeant, tout cela donne une partition atypique, funèbre sans être lugubre, portant au recueillement et à l'introspection, un requiem d'acceptation plus que de révolte.
Ls forte spatialisation pose la question de l'emplacement dans la salle, qui recoupe un peu le problème du recours au hasard : il faudrait entendre plusieurs fois l'oeuvre, en se déplaçant dans la salle, pour en avoir une vision globale ; l'écoute est donc forcément un peu frustrante : ce que font précisément les groupes du fond de salle, je ne sais pas, masqués qu'ils étaient par les cuivres devant moi.

Augusta Read Thomas - Helios Choros III

L'Orchestre de Paris est revenu sur scène normalement, et Cristoph Eschenbach s'installe au pupitre. Cette pièce, partie finale d'un triptyque, s'orne de détails orchestraux constamment renouvelés, mais a tendance du coup à se noyer un peu dans des détails, sans qu'une forte personnalité ne se dégage. La fin par contre est magnifique, un solo de violon sur fond glacé et tendu de cordes minimales, puis deux ponctuations d'archet, et silence.

Pierre Boulez - Eclat/Multiples

Exit Orchestre de Paris, bienvenue à l'EIC. Pierre Boulez de nouveau dirige. "Eclat" est trop pointilliste à mon gout, une succession de bribes de notes, déclenchées au doigt et à l'oeil par le chef. Ca scintille et ça poudoroie, mais à vide. Plus de belle matière pour le second volet "Multiples", avec le renfort de 8 altos. Des sonorités pour le coup typiquement bouleziennes.

dimanche 9 décembre 2007

Cycle Pierre Boulez 4 (Cité de la Musique - 8 Décembre 2007)

Après Monteverdi, c'est Bach qui est apposé à Boulez. Mais le résultat est moins fructueux : les deux musiques ne me semblent guère s'enrichir l'une l'autre de ce rapprochement.

Johann Sebastian Bach - Suite pour orchestre n°3 BWV 1068

Pierre Hantaï dirige le Concert Français avec une gestuelle d'acteur de film muet, à la fois guindé et un peu lunaire. "Ouverture" triomphale (et un peu longuette) où la violoniste Amandine Beyer affiche une brillante virtuosité, "air" fort connu (d'où ? pub ? film ? transposition pop ?), puis trois danses, pleines de joie de salon (gavotte, bourré, gigue, mais vues coté aristo plus que campagnard).

Pierre Boulez - Dialogue de l'ombre double

Cela reste une de mes pièces préférées de Boulez (le fait que j'adore le son de la clarinette aide !). Je pourrai me passer de la mise en scène (lumières éteintes ou allumées pour différencier les passages joués des intermèdes électroniques), qui va à l'encontre de la simplicité de cette partie électronique, relativement peu spectaculaire, et du coup mieux taillée pour affronter le passage du temps.

Johann Sebastian Bach - Concerto brandebourgeois n°5 BWV 1050

Cette fois, Pierre Hantaï est derrière le clavecin. Il balance la cadence de la fin de l'allegro comme une improvisation, avec une fougue et un naturel revigorants ! Dans l'affetuoso, trio pour clavecin violon et flute, la faiblesse (en volume) de cette dernière endommage l'équilibre des lignes : puisqu'il s'agit d'instruments d'époque, cette douceur de son est-elle inévitable ?

Pierre Boulez - Anthèmes II

Comme d'habitude, Hae-Sun Kang joue cette pièce sans partition (Alain Damiens ne peut le faire dans le Dialogue, puisque son passage d'un pupitre à l'autre, rappel visuel de "Domaines", fait partie de la mise en scène apparemment obligatoire). Je suis moins embarqué que parfois ; la spatialisation ressemble par moments à une démonstration du logiciel suiveur de partition, avec des signaux particulièrement saillants (coups d'archet, figures musicales distinctes) bien appuyés pour être repérés par l'ordinateur, qui déclenche alors telle ou telle transformation.

vendredi 7 décembre 2007

jeudi 6 décembre 2007

Cycle Pierre Boulez 3 (Salle Pleyel - 5 Décembre 2007)

Alban Berg - Suite lyrique

D'abord la version pour quatuor à cordes, mais seulement les mouvements 2 à 4 (les seuls transcris ensuite pour orchestre) ; le quatuor Thymos me semble peu concerné, et livre une version peu bouleversante de cet opéra de chambre. Eschenbach enchaine avec la transcription, appuyant parfois un peu trop les effets, mais où j'apprécie surtout le mouvement central, nuit d'amour fiévreuse, haletante, emplie d'irradiante obscure clarté. Dans les deux versions, ces lignes à la fois fuyantes et en couches statiques n'auraient-elles pas un aspect pré-ligétien ?

Anton Webern - Cinq mouvements opus 5

Rebelote, version quatuor, version orchestre à cordes. L'opus le plus long de Webern, donc (dépasser les 10 minutes, quel excès ! D'ailleurs, la version seconde, pour orchestre, est plus courte). Oeuvre majeure, mais dont les interprétations ce soir me laissent froid.

Pierre Boulez - 3 Improvisations sur Mallarmé

Ah, "Pli Selon Pli" ! Quand je me suis penché sur la musique contemporaine, c'est l'oeuvre dont le nom revenait le plus souvent dans les listes de titres à vénérer. Emprunté à la discothèque municipale, j'ai eu l'impression de lire un roman écrit en japonais : impossible de formuler un quelconque jugement de valeur, quand tout est aussi incompréhensible, aussi éloigné de tout chemins habituels ! Picorant dans le même rayon au hasard, je plante peu à peu mes repères ; mais le même disque, régulièrement remprunté, me reste toujours aussi opaque. Et puis, au bout de nombreux mois, à la quatrième ou cinquième tentative, une sorte de révélation : oui c'est de la musique, oui c'est beau, oui c'est émouvant, et oui c'est un chef d'oeuvre !
Il est sans doute normal qu'une musique basée sur des poèmes de Mallarmé refuse de se livrer à la première écoute, et en lire quelque analyse peut aider à la comprendre, et de là à l'apprécier (Jameux dans son livre sur Boulez y consacre 19 + 29 pages ...).

Ce soir, ni "Don" ni "Tombeau", juste les mouvements centraux (comme pour le Berg !). "Improvisation 1" est une sorte de tour de chauffe. "Improvisation 2" tisse autour de la voix un filet parfois minimal, dentelle de percussion (y compris piano) et de harpes (pas de mandore !) ; la musique semble à plusieurs reprises s'ensevelir, pourtant elle flotte ; mais la voix de Valdine Anderson ne me convainc guère, projection trop fluctuante, et vibrato grelotant par moments insupportable.
Je découvre ce soir la version 1989 de "Improvisation 3" (j'en étais resté à la version 1983 ; si j'ai bien compris, il n'y a plus aucun élément d'improvisation (hasard aboli, donc), et le mouvement est un peu rallongé). En filtrant la voix, je me régale. Flutes en trio serré (la nue ?), longues notes aux violoncelles qui transpercent l'harmonie (la basse de basalte ?), il y a bien transposition du poème, mais transfiguration, alchimie. Pour le dernier tercet, un paysage n'en finit pas de se déployer, somptueux, grisant, infini.
Du coup, en plus de la version BBC Symphony Orchestra / Phyllis Bryn-Julson de 1983, j'achète la version EIC / Christine Schäfer de 2002. Une splendeur, vous dis-je !

Des camarades moins convaincus : Zvezdo, guillaume, Palpatine.

dimanche 2 décembre 2007

Sonny Rollins (Salle Pleyel - 1er Décembre 2007)

Le livret prévoit "Fin du concert vers 21h30" mais explique "un concert de Rollins aujourd'hui dure autour de trois heures" ; en fait ça fera environ deux heures, pendant lesquelles on attendra que les accompagnateurs laissent la voix au saxophoniste colossal pour apprécier la musique.
Passons en effet rapidement sur la guitare un peu molle et trop confortable de Bobby Brown, la basse ronde, précise mais aux solos sans brillance de Bob Cranshaw, la batterie sans grande personnalité du jeune Jerome Jinnings (qui effectue ici, dira Rollins, son "maiden voyage" : première traversée trans-atlantique ?) ; attardons-nous un peu plus sur le percussionniste Kimati Dinizulu, aux interventions joliment chantantes sur les congas, aux couleurs inventives aux crotales et autres maracas, et sur Clifton Anderson au trombone, neveu du maitre, et seul musicien vraiment notable à ses cotés.
Mais ce qu'on attend, bien sur, ce sont les solos du Newk. Et malgré la stature un peu voutée, malgré la démarche plus claudicante que chaloupée, le souffle est là, magistral, le son, puissant et presque tranchant sous une fine couche de velouté, les inventions pulsent, avec des citations d'autres thèmes qui s'invitent inopinément, le doute et le risque qui sont indispensables au Jazz, et le charisme encore intense qui emporte l'adhésion.
Il commence par "Sonny please", un thème assez minimal sur une base funky, enchaine sur "In a sentimental mood", puis une autre balade, un bop, un air de calypso, un blues, et en bis une dernière balade. Rien de vraiment révolutionnaire, mais beaucoup de plaisir.

Téléchargement

En ces temps de rapport Olivennes, un site propose enfin une solution de téléchargement légal qui convient à peu près à mes attentes :
- du MP3 (donc, sans DRM !)
- encodé en 320 kbps CBR (donc, de l'excellente qualité sonore)
- avec un système de pré-écoute en streaming (seulement les extraits introductifs de chaque plage, malheureusement ; j'aurai préféré les morceaux complets, avec qualité réduite pour en éviter la récupération)
- proposant un vaste catalogue (600 références épuisées de nouveau disponibles, dont 100 uniquement accessibles en téléchargement - du coup, je n'ai pas bien compris ce que cela veut dire, les 500 autres sont rééditées en magasin ?)
- avec un système de téléchargement rapide, simple, et efficace.

Il s'agit de DG Web Shop, le magasin de la Deutsche Grammophon Gesselschaft. J'en profite pour compléter ma collection 20/21 !

Seul hic, le prix : 12 euros le CD, vue la simplification de la chaine d'achat, je ne suis pas sur que cela ne puisse pas être baissé. Néanmoins, on est sur la bonne voie, et si DGG pouvait ainsi prouver aux autres compagnies qu'il est possible de gagner de l'argent en vendant des MP3 de haute qualité, ce serait un excellent signal !