vendredi 21 octobre 2005

Radio-Jazz : dixième heure

Comme annoncé, cette dixième heure de la Radio Jazz tourne autour de la figure tutélaire de John Coltrane. D'abord ses années de compagnonnage, avec des maîtres formateurs comme Thelonious Monk ou Miles Davis, ou des rencontres plus circonstancielles comme Cecil Taylor ou Duke Ellington. Puis quelques bribes d'héritage, le thème "My Favorite Things" qu'il a tant marqué de son empreinte, et ses propres standards, repris par quelques souffleurs illustres.
Bonne écoute !

lundi 17 octobre 2005

Akram Khan, Sidi Larbi Cherkaoui - Zero degrees (Théâtre de la Ville - 16 Octobre 2005)

Dans un décor quasi nu (des toiles closent l'espace, le fond par moment transparent laissera voir les musiciens) et presque vide (des mannequins créés par Antony Gormley, clones des deux danseurs, serviront de refuges, de golems, de punching-balls), Khan et Cherkaoui s'avancent, s'assoient, parlent en duo au synchronisme stupéfiant. Ils racontent une histoire survenue à Kahn lors du passage d'une frontière, entre Bangladesh et Inde, une confrontation avec des gardes aux yeux morts et porteurs de mort, puis avec un vrai mort dans un wagon de train. Incompréhension, impuissance, l'expérience fut traumatisante. Le récit, livré par salves, sert de séparateur aux parties dansées.
Les deux danseurs ont mis dans un pot commun leurs vocabulaires, sans souci de hiérarchisation ou d'opposition. Pas de dualité tradtion/modernité, ou orient/occident, etc. Les gestes issus du kathak, du théâtre dansé, des arts martiaux, sont mélangés remixés et redistribués, à chaque corps de réinterpréter sa donne. Voir les deux virtuoses lancer les mêmes gestes, chacun à sa manière, dans un parallélisme sans cesse faussé, est fascinant : ils n'ont pas la même conception du rythme, du mouvement, de la façon de créer de l'énergie ou d'y répondre. A Khan la vitesse d'exécution effarante, l'espace déchiré par la main ou la jambe, le tempo suivi à la milliseconde. A Cherkaoui les équilibres improbables, les contorsions invraissemblables, le tempo souple et fluctuant.
Entre les deux corps, toute une gamme d'attitudes, subordonnées au récit : soumission subie ou acceptée, passages entre violence et jeu, indifférence, plus de refus que de désir.
La musique, jouée en direct par un chanteur, une violoniste, un contrebassiste très amplifié et un percussionniste, a été composée pour l'occasion par Nitin Sawhney, et fonctionne particulièrement bien pour la danse.
La salle, complètement pleine, voire un peu plus, réserve un beau tonnerre d'applaudissements pour cette oeuvre qui refuse de n'être que spectaculaire (les tableaux finaux sont vraiment post-climax, douloureux et un peu tristes, là où ils auraient pu bluffer par de nouvelles pirouettes étonnantes).

dimanche 16 octobre 2005

Posadas / Murail / Grisey (Cité de la Musique - 15 Octobre 2005)

Alberto Posadas - Oscuro abismo de llanto y de ternura

Ce jeune compositeur espagnol (il a mon age !) parle beaucoup de fractals, mais cela ne s'entend pas vraiment, car ils servent essentiellement à fabriquer les textures orchestrales, et ne semblent pas commander les mélodies ou les structures de l'oeuvre. Le livret indique trois matériaux principaux : un "son noir", tellurique et grave ; un choral de vent, aigu et liquide ; des cordes en mouvement brownien, gazeux et médian. Echange, passage de l'un à l'autre, etc. Pour l'instant, je trouve de fortes similitudes avec certaines pièces de Scelsi, dans la manière de travailler des blocs sonores de l'intérieur, en y fondant les instruments jusqu'à ce qu'on ne puisse les reconnaître, et créant des sonorités comme des forces primaires, élémentales (la terre, l'eau, le vent). Le langage reste à décanter ("Abîme obscur de pleurs et de tendresse" programme un brin trop ambitieux), mais certains passages sont déjà très réussis. Compositeur à suivre.

Tristan Murail - Désintégrations

C'est une oeuvre emblématique de la musique spectrale. Le travail sur bande magnétique est admirable : bien des oeuvres fusionnant bande et instruments réels vieillissent mal, le son électronique étalant sa technique sans émotion ajoutée ; ici, cela reste discret, souvent peu détectable, sauf parfois où sa mise en avant est vraiment justifiée par la structure musicale (surpassement et prolongation du piano vers l'aigu, par exemple). Mais la pièce reste théorique. Ecrite il y a plus de 20 ans, on continue d'y sentir la volonté d'établir un langage, de marquer un territoire stylistique, de prouver la validité de la démarche. Parfois, de l'émotion surgie, mais comme par inadvertance, pas comme but. L'écoute est agréable, mais il y manque quelque-chose ...

Gérard Grisey - Quatre Chants pour franchir le Seuil

15 ans plus tard, Grisey écrit cette oeuvre en méditation sur la mort, avant de disparaître à son tour. L'aspect "spectral" est totalement digéré, il s'agit de musique, simplement. Les chants sont très différents les uns des autres. "La mort de l'ange", le ressassement névrotique d'une mélodie ressérrée, ponctuée des cris de la soprano. "La mort de la civilisation", mon préféré sur le CD, une scansion minimaliste à la harpe, à la contrebasse et au violoncelle, à peine habillée de percussions ; mais Pierre-André Valade ralentit trop le tempo, et la soprano Sylvia Nopper n'articule pas suffisament, ce qui amoindrit l'impact émotionnel. "La mort de la voix", une charge d'énergie qui retombe peu à peu dans un marécage. Enfin, le plus impressionnant ce soir, "La mort de l'humanité", où surgit un monstre, d'abord seule ossature rythmique proliférante, qui récupère sa chair dans un chaos de trompes et de cris, puis se fige dans des vrombissements ; remplacé in extremis par une berceuse post-apocalypse, qui reprend le premier chant, mais avec une vraie ligne mélodique.
Sinon, c'était mon premier concert de l'année avec l'Ensemble InterContemporain, content de les revoir ; j'ai cru à l'arrivée d'une nouvelle pianiste, Tamaki Niga (belles interventions dans "Désintégrations"), mais elle était juste en "musicenne supplémentaire".

Mise à jour : Dans le Pot-Pourri, j'ajoute le premier mouvement de "Aion" de Scelsi que ma mémoire évoquait pour Posadas, "l'esprit des dunes" de Murail plus ouvertement poétique que "Désintégrations", et l'énumération ô combien funèbre de sarcophages égyptens du moyen empire, par Grisey.

vendredi 14 octobre 2005

Richard Wagner / Gustav Mahler (Cité de la Musique - 12 Octobre 2005)

Richard Wagner - Prélude et Mort d'Isolde

Dès l'accord fondateur, l'orchestre national de Lille installe sa très belle sonorité. Ce qui frappe surtout, c'est sa limpidité, la transparence même lorsque la texture s'épaissit, la lisibilité parfaite et constante. Le prélude est splendide, gorgé d'émotions ; certaine montée vers l'apex, soutenue de roulement de timbale, me met au bord des larmes. La mort d'Isolde est juste un peu moins exaltante : les cordes trop en avant ici, quelques instruments pas tout à fait en place là. Défauts mineurs, moment de grand bonheur.

Gustav Mahler - Le Chant de la Terre

Sans entracte, viennent encadrer Jean-Claude Casadesus le ténor Donald Litaker, et la mezzo-soprano Birgit Remmert. Saisissant contrastes entre les deux chanteurs : lui, tel un torrent rempli de rocailles, surjoue l'exaltation désespérée, ponctue son texte d'articulations proéminentes, change soudain de densité ou de volume, hallucine la moitié du temps ; elle, brise au-dessus du lac, intériorise la douleur pour mieux la polir, fragilité qui impose le respect, dame de verre au regard perdu dans sa mélancolie, voix posée pas si loin de l'abîme.
L'orchestre dirigé par un Casadesus nerveux et impératif, brille principalement dans les moments "musique de chambre", avec de merveilleuses interventions à la flûte ou à la clarinette, des alliages sonores surprenant mais réussis dans les tintements aigus, dans les harpes, dans les coups de butoir des contrebasses. Dans le début du "Solitaire en automne", c'est la ritournelle des violons qui me bouleverse. L'épanouissement sonore à la fin de "L'adieu" arrive comme une surprise : quoi, déjà fini ?
Lecture moins impressionnante que l'an dernier, plus impressioniste. Retour en bus près du chauffeur, Paris la nuit nimbé de mélodies mordorées. Autre avis chez Patrick Antoine.

Mise à jour : J'ajoute dans le Pot-Pourri un Rückert-Lied, et un Wesendonck-Lied (que de voix ! que de voix !).

jeudi 6 octobre 2005

Claude Vivier (Cité de la Musique - 5 Octobre 2005)

Préambule historique

Il y a presque 10 ans, le Festival d'Automne programmait un concert Claude Vivier à la Cité de la Musique. La scène s'étalait sur tout un des grands cotés de la salle, le public regroupé en quelques larges rangées, les spectateurs moins noyés dans l'habituelle masse rassurante, affrontant quasi seul à seul la musique. Les pièces, aux effectifs divers, s'enchaînaient presque sans interruption, chaque groupe de musicien prenant place à son tour dans un coin de cette scène étirée. Concert qui me bouleversa, pour tout dire m'ébranla comme rarement, l'impression d'être aspiré par la musique vers un autre moi-même que je n'avais pas forcément envie de connaître, et sensation de lutte pour ne pas glisser le long de cette dangereuse ligne de fuite (oserais-je dire : au sens deleuzien du terme ?).
Musique puissante, donc, et rare, d'un auteur qui avait tout pour devenir une légende (québecquois homosexuel, expulsé de ses études de prêtre, seconde naissance dans la musique, assassiné à Paris à l'age de 35 ans), peu de disques, rapidement épuisés. A part pour l'instant un dique vocal, par l'ensemble "Les Jeunes Solistes", qui est justement la vedette du concert de ce soir.

Chants

En front de scène, trois chanteuses, représentant des veuves. Derrière le public, invisibles, trois autres, leurs ombres. En fond de scène, une septième, ponctuant la pièce de grands coups de percussions, et prenant soudain la parole en vociférant, qui représente le compositeur. La musique me semble proche de celle de Berio : rhythmiques superposées, techniques vocales diversifiées, de la psalmodie figée à la récitation précipitée, du parler bébé au cri. Mais contrairement au concert passé, cela me laisse quasiment de marbre. Les petites percussions que tapotent les trois chanteuses principales, certains éléments du texte, l'utilisation très peu convaincante de la spatialisation, le disparate trop travaillé des effets vocaux, beaucoup de cela me semble artificiel. Le fait est que la voix me parle rarement. Les sept chanteuses sont excellentes, mais l'émotion est absente.

Journal

C'est un peu la même chose, mais en plus grand. Le choeur est au complet, avec quatre solistes devant, et un percussioniste derrière. Celui-ci reste discret, et régulièrement frappe une cloche, qui provoque une inclinaison du buste des choristes et/ou de certains solistes, théâtralisme un peu vain. La pièce est divisée en quatre parties, "Enfance, "Amour", "Mort", "Après la mort", dont les plus intéressantes sont les 2 et 4. Mais de nombreuses longueurs et des répétitions me font perdre le fil, et je m'ennuie un peu, tranquillement, mais quand même.
Ce ne sera donc pas par ce disque que j'attaquerai la discographie de ce compositeur.

Mise à jour : J'ajoute dans le Pot-Pourri un peu de voix, un extrait de la Sinfonia de Berio consacré à Martin Luther King, un passage de Coro où se succèdent maints traitements vocaux, et juste pour le plaisir un morceau purement instrumental de Pierre Boulez, "Dérive 1".

mardi 4 octobre 2005

Vingt-trois - Cinq

Finalement, j'y ai (presque) droit.

Mais comme je ne vois vraiment pas l'intérêt de cette chaîne (les archives des blogues sont libres d'accès, et chacun peut y fouiller à son gré pour y trouver ça et y lire "Malheureusement, Mathilde Monnier ne sait pas être suffisament radicale pour abandonner toute radicalité" ; à tout prendre, la phrase suivante était mieux),

je vous propose plutôt de trouver d'où viennent ces extraits intimement liés à du 23-5 :

A) Poissons enfilés par les ouïes / Faveurs par les dames du palais / Rien qui ne soit profitable

B) Tu dresses devant moi une table en face de mes ennemis ; tu répands l'huile sur ma tête ; ma coupe est débordante.

C) La langoureuse Asie et la brûlante Afrique

D) Quelle aberration - pardonner à son ennemi, tendre à ses gifles et à ses crachats toutes les joues inventées par une pudeur ridicule, alors que nos instincts nous incitent à l'écraser comme une bête puante !

E) Le choeur arbitre : "Immondices ! Immondices ! Séance tenante il fallait se décider à décoller. Au cocon, la nuit de la rédemption a paru odieuse et bouffonne !"

Y a rien à gagner. Vous avez donc intérêt à répondre vite.

Je vous propose d'utiliser Google-fr pour chercher "Poissons enfilés par les ouïes". Sa suggestion de correction orthographique est intéressante...

Solutions :

A) "Yi Jing, le livre des changements" Cyrille J.-D. Javary, Pierre Faure
Hexagramme 23 "Usure", trait 5

B) "La Sainte Bible" L'abbé A. Crampon
Psaume 23, verset 5

C) "Les Fleurs du Mal" Baudelaire
Poème XXIII "La Chevelure", vers 5

D) "Le Bréviaire des Vaincus" Cioran
Chapitre 23, phrase 5

E) "Moulin Premier" René Char (recueil "Le Marteau sans Maître")
Texte 23, paragraphe 5

Dès demain, retour au programme musical habituel.

lundi 3 octobre 2005

Liszt - Messiaen (Cité de la Musique - 2 Octobre 2005)

Franz Liszt - Dante-Symphonie

Après leur pitoyable prestation de l'an dernier, revoir l'Orchestre National de Lyon me faisait un peu peur. Heureusement, ce concert fut bien meilleur. Même si le choix de cette symphonie un brin poussive ne s'avéra pas exaltant...
Au-dessus d'un épais tapis de cordes, les bois font flotter de mignonnes mélodies, accompagnés d'une harpe joliment vivace. Tout ceci est assez agréable, très bien tenu par le chef d'orchestre Jun Märkl, mais 45 minutes, franchement, c'est long. L'arrivée du choeur de femmes de Radio France est un soulagement, une arrivée d'air frais qui offre enfin un vrai beau moment de musique ("enfer", "purgatoire", une certaine lourdeur est certainement assumée par l'auteur ; mais en matière de "musique terrible", le XXème siècle saura faire plus efficace ; le "ricanement blasphématoire" de la fin du premier mouvement m'a peu touché, disons...).

Olivier Messiaen - Et expecto resurrectionem mortuorum

Les bois et les cuivres alignés en quelques rangées rigoureusement rectilignes me masquent en partie les percussions métalliques, qui débordent quand même de part et d'autre. Cette partition, que je connais par un disque dirigé par Boulez, perd ici en hiératisme monumental et gagne en détails hédonistes. Mini-séquences assemblées en mouvements sans "grand plan" unificateur, déploiement somptueux des couleurs d'accord, avec les sonorités mystérieuses des percussions, rhythmes simples, lents, ponctués des surgissements proprement étourdissants des gongs (les musiciens voisins sont heureusement munis de protège-tympans...), cette lecture de l'oeuvre me semble plus orientée vers les caractéristiques générales de la musique de Messiaen, que vers les particularités propres à cette pièce-ci. La gravité du thème (nous sommes dans le cycle des "Requiems", tout de même !) se perd quelque peu dans les réminiscences des chants d'oiseaux ! Ce qui n'empèche pas le plaisir...

Mise à jour : Dans le Pot-Pourri, j'ajoute un extrait de "Et Exspecto", suivi d'un de la "Turangalila-Symphonie", qui n'est finalement pas si éloignée, et je termine par du Ferneyhough, qui aurait bien convenu à la thématique "Requiems" ; et laisser ma radio sans Ferneyhough, ça ne pouvait pas durer...