mercredi 13 juin 2007

Ulysse romantique (Cité de la Musique - 12 Juin 2007)

Les responsables de la Cité devraient signaler de manière particulière ce genre de concerts, où les musiciens parlent entre les morceaux, pour présenter les musiques choisis, mais surtout les instruments sur lesquels ils jouent, qu'ils changent au cours du concert. 5 flûtes différentes pour Philippe Bernold, 2 pianos pour Hugues Leclère. L'aspect pédagogique, les petits discours informels, donnent un charme particulièrement sympathique à ces représentations.
On commence par un petit récital Claude Debussy : Les chansons de Bilitis, un brin sommaires ; puis Syrinx, que la flûte en bois Lot de 1870 colore d'une douceur un peu vaporeuse, très belle ; les Danseuses de Delphes, que je connais trop agrémenté de tous les conforts des pianos modernes pour l'apprécier diminué par les demi-teintes d'un piano Erard 1890 ; et enfin le Prélude à l'après-midi d'un faune, dont la transcription de Gustave Samazeuilh pour flûte et piano ne me convainc pas du tout : la mélodie devient par moments anecdotique, et l'absence de l'orchestration (une des plus belles de toute l'histoire de la musique occidentale) n'est pas compensée. Leclère enchaine, à sa demande sans pause d'applaudissements, sur La Plainte, au loin, du faune... de Paul Dukas, tombeau de Debussy, sur une pulsation obsédante, des échos du Faune résonnent, dans la tristesse et les couleurs sourdes ; belle pièce, à réécouter. Puis viennent les Joueurs de flûte, d'Albert Roussel, en 4 épisodes jolis ou amusants, mais un brin anecdotiques.
La deuxième partie se jouera sur instruments modernes. On commence par André Jolivet, la courte et tranquillement mystérieuse Etudes sur les modes antiques, puis le Chant de Linos, pièce de concours pour flûtiste, qui évolue entre cris, plaintes et danses, spectaculaire et intense. On termine par du beaucoup plus moderne, Ulysse de Boucourechliev, pour flûte et percussion (jouée par Eric Sammut), qui sent l'oeuvre ouverte, avec des aspects d'improvisation ; pas follement original, bruyant par moments, surtout vers la fin.

Beethoven - Gewandhausorchester Leipzig (Salle Pleyel - 11 Juin 2007)

Ludwig van Beethoven - Coriolan, Ouverture

Toujours difficile d'écrire sur une oeuvre aussi classique, mais que j'entends pour la première fois : l'excellence du morceau ne mérite guère de commentaires (étrange, je préfère le second thème, franc et paisible, au premier, inquiet et saccadé) ; et comment déterminer les vertus de l'interprétation, puisque je n'ai aucune référence préalable ? Pourtant, cela doit bien tenir à Riccardo Chailly, cette volonté de varier à outrance les dynamiques, piano à forte et vice-versa, crescendo, descrescendo et bis repetita, il refuse le laisser-couler tranquille, et impose ses choix de lecture, parfois au forceps, pour un tour de montagnes russes spectaculaire mais qui tire un peu trop vers la démonstration de virtuosité gratuite.

Ludwig van Beethoven - Symphonie n°1

Heureusement, Chailly se calme un peu. On profite pleinement de l'orchestre, mais il me semble bien pléthorique pour cette musique. Cela l'empâte, je préfèrerais une option plus cuisine légère, que j'espère plus fraiche, et finalement plus savoureuse.

Ludwig van Beethoven - Concerto pour violon et orchestre

Sergueï Khatchatrian, le violoniste, étant souffrant, c'est la jeune ex-prodige Viviane Hagner qui le remplace. Et dès les premières notes, et dans toutes ses interventions, dans chacune des cadences, elle me sidère, me ravit, me comble. La partition privilégie les aigus, qui jamais ici ne crient ni ne pleurent, mais chantent, au bord d'une fragilité d'autant plus émouvante. Je suppose que les cadences lui appartiennent, au moins en partie ; la dernière du premier mouvement, où elle plonge dans la polyphonie, textures boisées, couleurs aux accents tziganes, est particulièrement incroyable. J'aime aussi sa façon de tenir longuement les notes, de traits d'archet interminables. Et en plus, sa présence sur la scène est à la fois impériale et féérique. Bon, j'en rajoute peut-être un peu, mais j'ai vraiment été subjugué. De temps en temps, l'orchestre joue, entre deux solos de la belle, pour qu'elle reprenne son souffle.
En bis (merci Corley), les "Paganiniana" de Nathan Milstein, pièce bien sur virtuose, impeccable.

dimanche 10 juin 2007

Hommage à Joyce (Cité de la Musique - 10 Juin 2007)

Rien de vraiment passionnant à la télé ce soir, du coup, à la veille d'un début de semaine bien rempli, autant rédiger de suite ce billet qui reste sinon d'être trop différé.
Je ne me souvenais plus qu'une lecture de Joyce était prévue lors de ce concert, que les ayant-droits ont empêchée, désirant, en contrepartie de leur autorisation, avoir leur mot à dire sur le programme musical. Pas bien grave ...

Luciano Berio - Thema Omaggio a Joyce

Cathy Berberian lit du Joyce, Berio manipule le son de sa voix électroniquement ; d'abord imperceptible, le traitement peu à peu compresse le spectre, ou au contraire l'étire, enfin le déforme jusqu'à l'abstraction totale, fouillis de gazouillis et pépiements, tempête, souffles de vents ... La pure récitation, et la poésie sonore finale, sont très agréables ; le passage intermédiaire un peu moins, qui fait son âge - bande de 1958, les procédés de mixage vocal sont devenus depuis plus subtils.

Philippe Fénelon - Ulysse (Mythologie IV)

C'est le remplaçant de la lecture supprimée. Pièce pour cinq instruments (flûte, clarinette, cor, violon, violoncelle) et en 5 parties (de "La caverne du cyclope" au "Retour à Ithaque") avec des intermèdes entre. Pas désagréable, mais pas vraiment passionnant non plus, une écriture somme toute assez classique et un brin répétitive au long des 23 minutes, on note de belles interventions solistes (belle cadence pour violoncelle au début de Calypso, me semble) ; l'écriture plus abrupte des intermèdes aux formes concentrées me plait bien.

Rebecca Saunders - Molly's Song 3 shades of crimson

J'ai cette pièce en CD, mais la voir jouer permet de l'apprécier encore davantage. L'échange des "coups de fouets" entre la flûte et la guitare, la façon dont celle-ci joue les percussions, tout devient plus limpide ; à l'alto, Odile Auboin charge les parties les plus mélodiques d'une charge dramatique surprenante ; à la flûte, Emmanuelle Ophèle insuffle une telle énergie qu'elle manque parfois faire basculer sa chaise ; Christian Rivet tourne et retourne sa guitare (avec cordes d'acier) pour y gratter quelques accords, y glisser un bottleneck, y tapoter un rythme ; lorsque la matière sonore se raréfie, après l'irruption de la boîte à musique, chaque note semble plus essentielle. La pièce est courte, guère plus de 8 minutes, et pourtant nous embarque dans un long voyage, avec une succession d'émotions et de climats. Superbe, splendide interprétation.

Bernd Alois Zimmermann - Présence

Ballet blanc en cinq scènes pour violon, violoncelle, piano et récitant muet. Musiciens déguisés (la violoniste en Molly Bloom, le pianiste en Don Quichotte, le violoncelliste en Ubu), musique grossière (pianiste insistant sur les échos jusqu'à en devenir ronflant, et ponctuant ses interventions de citations diverses ; cordes dont les longues lignes se mêlent sans me laisser grand souvenir), phrases poétiques sur de grands cartons brandis pour séparer les scènes, par un récitant muet (il essaiera vainement d'aligner trois syllabes), tout cela aurait été, chez Kagel, plus drole, moins prétentieux, sans doute plus intéressant et surprenant.

samedi 2 juin 2007

Le Livre du Graal : Droit privé / droit public

Et le chevalier Bertelai ? Lui non plus ne sort pas du néant.

Il est vrai que le roi Léodegan, qui était animé d'un esprit de justice, avait un chevalier très preux et très sage, un très bon chevalier qui lui avait rendu de grands services. Ce chevalier de très haut lignage avait servi le roi Léodegan parce qu'il l'aimait beaucoup. Il se nommait Bertelai et il haïssait à mort un autre chevalier qui avait été tué un de ses cousins amoureux de la femme de ce chevalier.
Quand Bertelai sut que ce chevalier avait tué son cousin et qu'il l'avait honni à cause de sa femme, il ne daigna pas porter plainte auprès du roi mais il alla trouver le chevalier et le défia à mort. [..] Il advint alors que Bertelai rencontra le chevalier en compagnie de deux écuyers. Quand bertelai le vit, il l'assaillit et le tua avec le poignard.
Les premiers faits du roi Arthur, §495-496


Le roi Léodegan envoya chercher Bertelai chez lui et celui-ci vint sans peine mais très bien armé sous ses habits et il emmena une grande compagnie de chevaliers avec lui. Il était plein de courtoisie et savait toujours très bien s'exprimer et il était bien équipé. Quand le roi Léodegan le vit, il lui demanda pourquoi il avait tué le chevalier en pure trahison. Bertelai répondit qu'il se défendrait de cette accusation de félonie contre tous ceux qui la lui imputeraient : "Je ne dis pas que je ne l'ai pas tué mais auparavant je lui ai lancé un défi. Je ne l'ai pas tué sans motif parce que beaucoup de gens savent qu'il a tué un de mes cousins germains après l'affaire de sa femme qui lui avait valu d'être honni. Il m'est avis que, de toutes les manières possibles, on doit s'en prendre à son ennemi mortel à partir du moment où on l'a défié." Le roi dit que ce n'était pas une raison. "Mais si vous étiez venu me voir et si vous vous étiez plaint à moi et si je n'avais pas daigné vous rendre justice, alors vous auriez pu obtenir vous-même votre vengeance. Mais vous ne m'avez jamais présenté de requête en vue de faire valoir votre bon droit auprès de moi.
- Seigneur, répond-il, vous dites votre volonté mais je n'ai pas mal agi envers vous et je n'ai pas l'intention de le faire, grâce à Dieu. - Sachez, fait le roi, que je veux voir le droit respecté. - Seigneur, fait Bertelai, je voulais dire qu'une telle chose ne doit pas dépendre de votre seule volonté." Et le roi Léodegan ordonna que justice fût rendue eu égard à ses gens et à ses barons. A ce jugement participaient le roi Arthur, le roi Ban et le roi Bohort, monseigneur Gauvain et monseigneur Yvain, Sagremor, Nascien, Adragain, Henri de Rivel et Guiomar. Ces dix personnes délibérèrent sur l'affaire et discutèrent ensemble de tous ses aspects. Elles finirent par s'accorder sur le fait que Bertelai devait être dépossédé de ses biens et qu'il devait quitter pour toujours la terre du roi Léodegan. Le roi Ban annonça la sentence qui avait été jugée remarquablement bonne. [...]
Ainsi s'en alla Bertelai mais il eut un très beau convoi de chevaliers à qui il avait fait des dons car il avait été un bon et valeureux chevalier. Il fit de longues journées de route, une heure succédant à l'autre, et il arriva là où la fausse Guenièvre se trouvait. Il s'arrêta à cet endroit et y séjourna fort longtemps mais restait très préoccupé, en homme rompu au mal, de savoir comment il pourrait se venger du roi Léodegan et du roi Arthur qui l'avaient banni. Il devait un découler ensuite pour le roi Arthur un si grand malheur et une si grande discorde entre lui et sa femme qu'il se sépara longtemps d'elle comme le conte vous le rapportera plus loin, s'il y a un conteur pour le faire.
Les Premiers Faits du roi Arthur, §501-503

Comment transformer le droit à la vengeance privée (qui pouvait se transformer en guerre meurtrière entre familles, façon vendetta) en procès publics, dont les jugements soient acceptés et respectés ? Un tribunal formé des hommes "les plus éminents et les plus puissants du monde" fait l'affaire. Se faisant, Arthur a-t-il suffisamment fait attention en se choisissant ainsi un ennemi ? Heureusement, il y aura bien un conteur pour nous raconter la suite ...

Le Livre du Graal : Marque de naissance

Petit retour en arrière, pour comprendre d'où vient cette fausse Guenièvre.

Le roi Léodegan avait engendré en sa femme une petite fille qui s'appelait Guenièvre, qui devint très belle par la suite. La femme du roi Léodegan était une très bonne dame, qui menait une sainte vie, et avait coutume de se lever, presque chaque nuit, pour aller à mâtines écouter tout le service divin. La nuit même où elle avait conçu sa fille Guenièvre, elle se rendit à mâtines ; elle passa près de la femme du sénéchal et la trouva endormie, si bien que ne voulant pas la réveiller elle la laissa et s'en alla à l'église qui se trouvait près de là. Et le roi Léodegan, qui désirait de longue date avoir l'occasion de coucher avec cette dame, se leva dès que la reine fut partie, il éteignit les cierges puis alla se coucher aupès de la femme du sénéchal [...].
Mais il arriva que la reine, quand elle accoucha, trouva sur les reins de sa fille une petite marque qui ressemblait à une couronne royale. Dès que cette enfant fut née, les douleurs de l'accouchement prirent la femme du sénéchal, et elle mit au monde une fille très belle, si semblable à la fille de la reine qu'on ne pouvait pas les distinguer, si ce n'était par la marque en forme de couronne que l'une d'elles portait sur les reins. Toutes deux furent baptisées Guenièvre, et elles furent élevées ensemble.
Les Premiers Faits du roi Arthur, §106-107
Quelque-chose me dit que cette marque royale aura son importance ...

Le Livre du Graal : Astuce légale

Une demoiselle arrive à la cour du roi Arthur pour y accuser la reine Guenièvre d'être une usurpatrice. Le moyen le plus simple de régler la question est un duel judiciaire, mais le champion de la reine est Gauvain, formidable combattant. Comment éviter cette dangereuse épreuve ?

Alors la demoiselle saisit la main du chevalier qu'on nommait Bertelai le Vieux et elle le présenta au roi en disant : "Bertelai, réclamez le combat à titre de témoin et en vertu du droit, contre monseigneur Gauvain ou tout autre chevalier, s'il y en a un qui ose ainsi relever le défi contre vous." Aussitôt Bertelai s'agenouilla devant le roi et se proposa pour le duel tel qu'il avait été décidé. Monseigneur Gauvain le regarda et, très embarrassé en le voyant si vieux, le considéra avec mépris. [...]
Dodinel jura par Dieu qu'il ne combattrait pas plus un chevalier si âgé qu'un homme mort. "Et je ne resterai pas en un lieu où monseigneur Gauvain se couvrirait de honte en combattant cet homme." Sur ce, Dodinel s'en alla en jetant des regards de mépris à la ronde. Mais à peine avait-il fait quelques pas qu'il revint auprès du roi pour lui dire : "Sire, après réflexion, je sais qui affrontera ce chevalier : Chenu de Quel, qui n'est pas trop jeune, puisque ce fut un chevalier renommé pour ses exploits avant que votre père ne fût chevalier." A ces mots, tous éclatèrent de rire. Cependant le vieux chevalier était toujours à genoux et réclamait le combat.
Galehaut, §29-30

En utilisant de pareils procédés, se pliant à la règle du combat judiciaire tout en l'empêchant grâce à un tabou plus puissant, le parti de la demoiselle indique assez bien de quel coté est la vérité. Malheureusement, l'attitude de la reine n'ayant pas été irréprochable (ah, Lancelot ...), et le roi s'apprêtant à fauter pareillement avec la fausse Guenièvre, l'affaire sera bien plus compliquée à dénouer.

Zuidam, Berg, Reger (Cité de la Musique - 31 Mai 2007)

Etrange de voir l'Orchestre Royal du Concertgebouw d'Amsterdam à la Cité, où la scène peine à contenir un tel effectif, plutôt qu'à Pleyel par exemple, et à l'occasion de la 3ème Biennale d'art vocal, dans un programme qui ne donne pourtant qu'une place limitée à la voix (ce qui n'est pas une mauvaise idée ...).

Rob Zuidam - Trance Position

guillaume décrit fort bien cette pièce. Comme il s'agit du deuxième mouvement d'une symphonie qui en comporte quatre, il pourrait être intéressant d'entendre l'ensemble - sans en attendre trop d'originalité.

Alban Berg - Trois extraits de Wozzeck

Centrés autour de Marie, ces trois extraits offrent une suite de transitions et de contrastes saisissants : de l'introduction mélancolique à la marche militaire, puis à la berceuse, uniquement pour le premier. Si l'orchestre dirigé par Ingo Metzmacher est évidement remarquable (je déguste principalement le velouté précis des cordes), la soprano Claudia Barainsky (remplaçante ; cette fin de mois semble ravager les rangs lyriques) a plus de difficultés, principalement question niveau sonore. Même si cela s'améliore peu à peu (ou est-ce mon oreille qui s'habitue ?), elle reste peu audible.

Alban Berg - Der Wein

En sortant d'une sorte d'absence d'attention, je tente de retrouver où elle en est dans le texte, n'arrive pas à rapprocher les mots entendus de la fin du premier poème, et pour cause, nous en sommes au troisième et dernier.

Max Reger - Quatre poèmes symphoniques d'après Arnold Böcklin

Je ne connais pas du tout Max Reger, du coup c'est une découverte intéressante ! Le langage où une rigueur classique s'allie à des aspects avant-gardistes, la conduite orchestrale où les couleurs et les climats s'annoncent francs et carrés, me donnent envie d'explorer plus avant cet univers musical (malgré le dernier mouvement, bacchanale que le livret décrit comme une "orgie musicale contrôlée par une solide technique germanique", exercice démonstratif lourdingue assez insupportable ; retenons plutôt le joli alliage d'une mélodie au violon sur nappes d'orchestre à cordes, ou le scherzo plein de vivacité bondissante).