mardi 19 octobre 2010

Dmitri Chostakovitch - Les Joueurs, Le Grand Eclair (Cité de la Musique - 16 Octobre 2010)

Dmitri Chostakovitch - Les Joueurs

Cet opéra, écrit en 1941-1942 (juste après la 7ème symphonie) restera inachevé parce que promettant d'être trop monumental, Chostakovitch refusant d'effectuer des coupures dans le texte de Gogol. C'est agréable à écouter, mais pas inoubliable : un peu trop conventionnel d'un coté, pas suffisamment émouvant de l'autre. On n'est donc ni dans "Le Nez", ni dans "Lady Macbeth de Mzensk". Même la balalaïka s'avèrera moins pittoresque que dans "le Nez".
Peu de place pour la mise en scène, vue l'étendue de l'orchestre, mais les chanteurs (il n'y a pas de chanteuses) arrivent quand même à mettre une belle animation, impliquant le chef d'orchestre Dmitri Jurowski dans leur jeu. Dans les six solistes du centre Vischnevskaya, si les deux basses ne me touchent guère, les ténors (Oleg Dolgov, Maxim Sazhin) et les barytons (Yuri Salzman, Konstantin Brzhinsky) m'impressionnent par leur velouté et leur puissance bien dosés, et des moments de quatuor brillent splendidement. Et puis, il y a une sensation de plaisir sur la scène, partagé entre les chanteurs, le chef, et l'Orchestre du Conservatoire de Paris, qui envahit rapidement également la salle.

Dmitri Chostakovitch - Le Grand Eclair

Si le livret des Joueurs était trop lourd, celui du "Grand Eclair" est trop léger, une suite de scènes qui se veulent amusantes ou sarcastiques, mais ne possèdent aucune profondeur, ni lien. Du coup, là encore, Chostakovitch laissera l'ouvrage inachevé.
Pour agrémenter la musique elle aussi bien mince, on a droit à des extraits de films muets diffusés sur le grand écran tendu au-dessus de la scène. Plaisant, mais définitivement anecdotique.

sous le portrait du maître

samedi 16 octobre 2010

Prokofiev - Gennady Rozhdestvensky (Cité de la Musique - 14 Octobre 2010)

Si la salle est si pleine, ce qui en ce début de saison est plutôt rare, c'est bien pour le maestro Gennady Rozhdestvensky. Mais tout de même, un tel panégyrique introductif, avec extrait de film "Notes interdites" de Bruno Monsaingeon, puis longue présentation des oeuvres de la soirée par le chef d'orchestre lui-même, avec traduction un brin poussive, c'est un peu lourd. Au bout de 20 minutes, la Deutsche Radio Philharmonie Saarbrücken-Kaiserslautern s'installe enfin, et la musique commence.

Sergueï Prokofiev - Symphonie n°2

Voilà un concert qui aurait mieux eu sa place dans la salle philarmonique. L'orchestre plantureux déborde largement sur la salle. Et quand les cuivres se lancent, l'acoustique de la salle a du mal à les digérer. Les stridences violentes et les superpositions tonitruantes du premier mouvement écrasent tout sur leur passage. Ca ressemble à du Chostakovitch, mais sans la couche de désespoir. Le deuxième mouvement plus en douceur passe mieux. Certains passages de bois et cordes, qu'ils évoquent un paysage hivernal de forêts et de lacs plongés dans une brume neigeuse, ou se fondent dans les pages finales en une tendresse tranquille, sont très beaux.

Sergueï Prokofiev - Concerto pour violon n°2

Le père se met au service du fils, Sasha Rozhdestvensky, dont le violon reste bien en avant de l'orchestre. Belle technique. Musique gentiment virtuose pour le soliste, joliment colorée pour l'orchestre, mais un brin trop plaisante, et écrite pour être plaisante, pour pouvoir me plaire vraiment (y manque, sous le sucre, une nécessité plus impérieuse).

Sergueï Prokofiev - Le Pas d'Acier

Musique cinématographique, pleine de couleurs et de mouvements.

Ailleurs: ParisBroadway
Le concert (du moins son début, ça coupe brutalement en plein milieu du concerto !) est visible sur ArteLiveWeb.
Spotify: Les symphonies par LSO/Gergiev, par Berliner/Osawa ; les concertos.

mardi 12 octobre 2010

Brendel - Aimard (Théâtre des Champs-Elysées - 10 Octobre 2010)

écouter

Voilà un spectacle peu banal. Prenons Alfred Brendel, mais installons-le derrière une table, pour réciter des poèmes de sa composition. Pourtant, il y a bien un piano dans la salle. Mais c'est Pierre-Laurent Aimard qui s'y colle, pour y jouer du Ligeti et du Kurtag, entre les poèmes. Curieusement, le livret parle de deux recueils, l'un écrit en anglais, l'autre en allemand, et les textes qu'il présente en français sont indiqués comme traduits de l'allemand. Pourtant, Brendel les lira en anglais ! Et entre la version entendue et celle écrite existent de multiples différences, parfois assez surprenantes ! Pourquoi écrire "Charlemagne" quand il dit "Attila The Hun", parfois "sur le gazon" au lieu de "in the roses", quand ce n'est pas carrément des morceaux de phrases qui manquent, d'un coté ou de l'autre ! A se demander si Brendel n'improvise pas en partie ! Il faut dire que ses poèmes valent plus pour les histoires qu'ils racontent, entre humour cynique et surréalisme vachard, que pour leur qualité littéraire particulière. Il les récite, en anglais donc, avec un accent germanique assez prononcé, et une gourmandise distanciée de bon aloi.

L'accompagnement musical est assuré par Pierre-Laurent Aimard, non seulement dans les interprétations au piano elles-mêmes, mais j'en suis persuadé dans le choix aussi des morceaux et leurs agencements. On y sent sa passion de la pédagogie, son intelligence du propos ou du décalage. Pour commencer, quoi de mieux que le "Musica Ricercata 1" de Ligeti, cette note unique répétée sur tous les octaves, s'achevant en accords tonitruants pour accoucher d'une deuxième note ? Après un poème expliquant que c'est Beethoven qui, déguisé en Saliéri, a assassiné Mozart, parce que ce dernier avait percé le grand secret de Beethoven, qui est qu'il était noir, et qu'il en avait profité pour voler la tonalité de Do mineur, après ce poème donc, quoi de mieux que le "Prélude et Valse en Do" de Kurtag ? Je crois que je n'ai jamais autant apprécié Kurtag que ce matin, où les pièces extraites de "Jatekok" sonnaient insolentes et brillantes, épurées et grinçantes. C'est parfois entre les pièces qu'Aimard tisse des liens, en enchainant par exemple la "Colonna infinita (étude 14)" de Ligeti et le "Jeu avec l'infini" de Kurtag. Et certaines idées sont encore plus surprenantes, comme de faire naitre la deuxième partie des "Touches bloquées (étude 3)" de Ligeti à partir d'une trille de la sonate 111 de Beethoven.

Certaines pièces ne peuvent s'apprécier qu'en concert. Comme ce "Avec nonchalance", où le pianiste, qui avait précipitamment quitté la scène peu avant en claquant une porte, revient vers le clavier en minaudant, démarche lunaire, qui ose à peine frôler quelques touches de piano, avant de le parcourir en de bruyantes traversées de gammes. Ou cette "Pantomime (querelle 2)" qui ne comporte qu'une note, après laquelle les deux comparses se regardent fixement dans un dialogue muet genre "c'est tout ? ben oui".

Parmi les quelques centaines de personnes présentes dans la salle, certaines partent en cours de route, sans doute déroutées par la nature même du spectacle dont elles auraient mal lu la description. J'y ai pour ma part pris beaucoup de plaisir, à y entendre quelques études de Ligeti, qui jouées par Aimard sont toujours aussi formidablement lumineuses, à y découvrir les jeux de Kurtag, à me délecter de la complicité des deux pianistes et de leur humour.

Ailleurs: Musica Sola, grace à qui j'ai profité de ce concert de matinée
Spotify: Kurtág, Bach: Játékok, Ligeti: Études; Musica Ricercata, Beethoven: Sonates

lundi 11 octobre 2010

Robyn Orlin - Waiting Next to Our Shoes ... (Théâtre de la Ville - 7 Octobre 2010)

Le titre complet est la juxtaposition de trois propositions :
- "Waiting Next to Our Shoes" fait référence aux travailleurs noirs Sud-Africains qui devaient se déchausser pour entrer dans leurs hôtels
- "Intoxicated by Strawberries and Cream" fait allusion à l'excès de gourmandise sexuelle et au sida
- "We Enter Continents Without Knocking" parle des émigrés Sud-Africains qui ont du mal à se faire une place.

La pièce est écrite en collaboration avec le groupe zoulou "Phuphuma Love Minus", danseurs et chanteurs Sud-Africains qui perpétue la tradition du Isicathamiya, et se compose d'épisodes bien distincts, comme des sketches en partie improvisés :
- un spectateur se fait enlever ses chaussures, avec lesquelles toute la troupe s'amuse
- une diva plantureuse à la voix grave et un petit râblé à la voix androgyne se livre un duel vocal (que le gars gagne)
- on a droit à une coupure pub, où toujours le même gars raconte je ne sais plus trop quoi (entre autre que Orlyn se prend trop au sérieux)
- une chorégraphie où ils s'amusent avec des plumeaux roses
- etc.

Il y a une force vive très présente, et qui peu à peu gagne les rangs, forcés d'interagir, on trimballe des papiers de la scène à la régie, les danseurs montent et descendent au milieu des spectateurs, on se lève et on se rassoit sur ordre ...
Le salut final n'en finit pas, des spectateurs finissent par monter sur la scène pour danser avec la diva, c'est naturellement gai et entrainant.
Sous les chants rythmiques, on sent les allusions politiques, sans pouvoir tout décoder, une souffrance collective mais transformée en plaisir d'avoir survécu et de pouvoir le chanter et le danser. Aucune mièvrerie, donc, dans cette joie.

salut

Spotify : Ladysmith Black Mambazo - Shaka Zulu

samedi 9 octobre 2010

Borowski Kyburz Jarrell (Cité de la Musique - 5 Octobre 2010)

Johannes Boris Borowski - Mappe

Cette oeuvre d'un jeune compositeur (né en 1979) se découpe en grosso modo trois parties : une longue introduction pleine de vivacité et de couleurs contrastées, puis une suite de courts mouvements excellemment différenciés et caractérisés, comme des notes et des souvenirs réunis dans le carton évoqué par le titre, et une longue conclusion moins réussie.
Par le hasard d'un remplacement du à la disparition de quelques rangées de siège, je me retrouve au premier rang, presque central ; il y a du coup des effets de spatialisation très surprenants ! Belle pièce, donc, compositeur à suivre !

Hanspeter Kyburz - Concerto pour piano et orchestre

La mise en place de deux pianos, le soliste au centre, et un acolyte dans le cercle de musiciens l'entourant, donnera lieu à un ballet de techniciens particulièrement long et complexe.
Encore une très belle pièce de Kyburz, qui depuis qu'il s'approche d'une forme de classicisme revisité, me plait beaucoup. Il y a ici tout le matériel habituel du concerto pour piano, virtuosité, dialogues et confrontations, cadences, mais redistribué et manié de sorte à rester surprenant et accrocheur. Trois mouvements, vif/lent/vif. Pas mal de musiciens invités. Hideki Nagano brillant, enthousiaste et enthousiasmant.

Michael Jarrell - Music for a While

Cette pièce déploie lentement ses méandres paresseux. C'en est même un peu mou, surtout par rapport aux deux premières pièces.

Michael Jarrell - La Chambre aux échos (mouvements I et II)

Le compositeur explique dans le livret avoir "tenté d'effectuer un travail, d'un côté, sur la mémoire, et de l'autre, sur une introspection de ce que pourraient être les sentiments et leurs causalités." Ca ne m'a guère laissé de souvenirs, en tous cas, sinon une pièce contemporaine assez lambda, avec des moments forts en rythmes, des couleurs orchestrales intéressantes, mais rien qui ne me prenne vraiment l'oreille.

Spotify: Michael Jarrell - Music for a While

mardi 28 septembre 2010

Hofesh Shechter - Political Mother (Théâtre de la Ville - 25 Septembre 2010)

Ca commence par une musique rouleau-compresseur pendant 30 minutes, une boucle rythmique déferlante ravageuse, que Shechter, puisqu'il en est également le compositeur, relance périodiquement en variant l'épaisseur sonore, et en la mettant en scène, puisque des musiciens sont là, qu'il éclaire par moments, une rangée de tambours-majors en bas, une de guitaristes au-dessus, un chanteur au milieu d'eux, le tout éclairé de manière spectaculaire mais qui finit par créer une ambiance fascisante.
Les danseurs, toujours aussi physiques, réagissent à cette musique de diverses manières. Presque tout le temps en groupe, parfois totalement figé, parfois ondulant ou trépignant d'un seul bloc, parfois se divisant en lignes entrecroisées joliment complexes.
Puis tout change, quand la musique se fait plus discrète, que les tenues évoquent des prisonniers, que le fascisme de la mise en scène de la musique passe à un climat d'oppression, de camp de concentration avec des exécutions et des humiliations.
Le problème, c'est que Hofesh Shechter utilise des matériaux lourds, mais sans vraiment élaborer de discours. Ces éléments viennent d'un travail d'improvisation et d'élaboration collective par la troupe, qui auraient nécessité une construction plus stricte. D'ailleurs, certains épisodes restent bien énigmatiques, comme ce seppuku initial, ou un peu plus tard des tenues de samouraï. Vers la fin, un slogan est lentement révélé "when there is pressure ... there is ... folkdance", et de fait, certains mouvements y font penser. Mais c'est ça, la morale de cette pièce, à l'énergie si enthousiasmante, mais au discours si pauvre ? Beaucoup de bruit et de mouvements pour pas grand-chose. Mais n'empêche, on a passé un bon moment.

lundi 27 septembre 2010

Sequentia - L'Edda, la malédiction de l'or du Rhin (Cité de la Musique - 24 Septembre 2010)

L'Edda, c'est le récit mythologique islandais qui va de la création du monde à la prophétie de sa destruction, en passant par les luttes sanguinaires entre deux familles. Magie, trahison, amour, obsession, difficile de ne pas entendre partout les échos renversés de la tétralogie wagnérienne : Sigurdr, Fafnir, Brynhildr, etc. L'arrivée d'Attila surprend plus.
Pour interpréter ce texte, l'ensemble Sequentia a longuement réfléchi aux rares indices disponibles sur la manières dont bardes et chanteurs pouvaient le jouer à l'époque. On a des passages chantés par Benjamin Bagby, et d'autres par le duo Agnethe Christensen et Lena Susanne Norin, fascinantes de menus décalages et d'échos entre leur voix. Pour accompagner, une petite harpe, une vièle, une flûte, et un bref instant de tambourin.
Chaque chant est d'un ambitus très restreint, une sorte de modalité archaïque qui se ressent fortement.
A part ça, une journée de boulot particulièrement longue m'empêche en partie de bien profiter de la soirée. Les couleurs successives des épisodes me plaisent bien, mais je laisse bientôt tomber le récit rempli de meurtres et de vengeance.